L’archéologue Bernard-Philippe Groslier a pu dire du Cambodge que « sous des abords insouciants, sommeillent des forces sauvages et des pulsions d’une cruauté déconcertante qui peuvent donner lieu à des explosions de brutalité effrénée ». La réduction en esclavage de sa population par la dictature des Khmers rouges, au cours des années 70, quoique mondialement connue, n’en suscite pas moins de douloureuses interrogations quant à la nature des atrocités de ce régime. S’agissait-il d’une réaction incontrôlée à la guerre qui avait ensanglanté le Sud-Est asiatique depuis trente ans ? De la conséquence inévitable de la mise en pratique de l’idéologie communiste dans les rizières ? D’une exploitation de ce que la mentalité cambodgienne pouvait produire de pire : absence de culture démocratique, vengeance primaire, absence de solidarité ?
L’historien et journaliste Philip Short, après sa grande biographie de Mao Zedong, poursuit son enquête sur le communisme asiatique et, soucieux de résoudre ces controverses, a entrepris de s’attaquer à son versant le plus médiatique, mais aussi le plus méconnu : le responsable même du désastre cambodgien, Pol Pot lui-même. Avouons-le, le résultat est une incontestable réussite.
De son vrai nom Saloth Sâr, Pol Pot avait vécu une jeunesse très éclectique, soumis aux influences contradictoires du bouddhisme et du catholicisme. Intellectuel médiocre, c’est à Paris (et grâce au P.C.F.) qu’il va s’initier au marxisme, sans pour autant lire Marx ou Lénine dans le texte : sa culture s’arrêtait aux écrits théoriques de Staline lui-même, ainsi qu’à ceux de l’anarchiste Pierre Kropotkine. Par la suite, il sera formé par les communistes vietnamiens - quoique le Cambodge et le Vietnam se considèrent depuis bien longtemps comme deux ennemis héréditaires... Commence alors une longue ascension vers le pouvoir total, parce que totalitaire.
C’est que les circonstances le favorisent. Les communistes vietnamiens, après avoir vaincu les Français, mènent une guerre victorieuse - mais impitoyable - contre les Américains. Le Cambodge est déstabilisé par ce conflit voisin, ce d’autant que son monarque, le prince Sihanouk, a instauré un régime autoritaire contraignant l’opposition de gauche à la clandestinité dès les années 50... mais sans empêcher son renversement par la droite militaire en 1970 ! Sihanouk, par vengeance autant que par instinct de survie politique, se rallie alors aux communistes locaux dont Pol a pris la tête, leur conférant une inespérée légitimité nationale. L’appui militaire chinois, la décrépitude du régime pro-américain, vont aboutir à la « libération » de Phnom Penh le 17 avril 1975, première étape de la mise à exécution d’un projet de révolution sociale visant à assurer l’égalité pour tous.
Egalité, oui. Mais une égalité bâtie sur la liquidation des « éléments déviants » et des « traîtres », une égalité fondée sur la déportation totale, une égalité enfin visant à nier l’épanouissement personnel, donc l’identité, au profit de la collectivité. Les villes, symboles de l’immoralité et de l’esprit de jouissance, sont vite évacuées de force, les citadins étant renvoyés aux rizières pour y cultiver la terre au profit du plus grand nombre. La terreur - anonyme - devient inséparable de la vie quotidienne. Le centre de détention de Tuol Sleng, tristement célèbre sous l’acronyme S-21, est un véritable camp de concentration où l’aveu est extorqué par tous les moyens les plus barbares. Conséquence de la collectivisation des terres, la famine fait son apparition, tuant plus d’un million de personnes qui rejoindront dans la fosse un demi-million de victimes exécutées par le pouvoir central.
Ce qui frappe chez Pol Pot, c’est cette apparence de bonhomie, qui cache une obsession du secret digne du paranoïaque Staline. Longtemps, son existence sera tenue secrète, y compris à des cellules du Parti. En ce sens, contrairement aux autres dirigeants communistes, Pol Pot ne prisait guère le culte de la personnalité, et ne s’y résoudra qu’en dernier ressort, pour fortifier sa légitimité populaire dans un contexte de tensions internationales, notamment avec le Vietnam. Le mystère servait aussi à inquiéter, en faisant peser sur chaque individu l’angoisse d’une liquidation physique. Le pouvoir, dit-on, est partout, contrôle tout, surveille chaque fait et geste. C’est que les effectifs du Parti étaient trop réduits - un cadre pour 650 habitants ! Pour tenir le Cambodge, Pol Pot a du instaurer un climat de peur permanente, digne du cauchemar décrit par George Orwell dans 1984.
Adepte de la clandestinité et de la dissimulation, l’homme savait également séduire, et s’est révélé excellent orateur. Son habileté tactique au sein du Parti communiste du Kampuchéa - l’identité marxiste du Cambodge - lui a ouvert les portes du pouvoir. Mais les tensions nationalistes existant entre les Khmers rouges, appuyés par Pékin (puis Washington, avec discrétion) et les communistes vietnamiens, soutenus par Moscou, vont l’emporter sur l’idéologie, jusqu’à l’invasion « viet » déclenchée le 25 décembre 1978. Manquant d’assise populaire, négligent vis-à-vis de l’armée, le régime sera incapable de résister efficacement, sinon en revenant à cette stratégie de guérilla qui avait été la sienne quelques années auparavant. Au gigantesque camp d’esclavage du « Kampuchéa démocratique » se substitueront la guerre étrangère et l’occupation militaire, avant l’échec du processus de pacification dans les années 90. Pol Pot, pour sa part, tirera sa révérence dans la nuit du 15 au 16 avril 1998, mort paisiblement, revenu de tout, et dépourvu du moindre remords. « J’ai la conscience pure... » avait-il déclaré auparavant à un journaliste américain.
Dans cette biographie détaillée, pour ne pas dire exhaustive, Philip Short ne nous épargne rien de ce que sera l’horreur khmère rouge. Des réunions les plus secrètes du comité central communiste cambodgien aux sombres machinations diplomatiques des Chinois, des Soviétiques et des Américains, des erreurs de calcul du très hypocrite Sihanouk au jeu personnel des dirigeants vietnamiens, de la chute de Phnom Penh à sa tragique évacuation, du massacre des opposants et des intellectuels aux supplices de S-21, de l’abrutissement d’un peuple à la chute d’un régime esclavagiste, c’est l’histoire d’un crime contre l’humanité qui nous est dévoilée.
L’un des très nombreux mérites de cette étude se révèle être la profonde objectivité de l’auteur, évitant de sombrer dans les poncifs d’un raisonnement digne de la Guerre Froide. Communistes, les Khmers rouges étaient avant tout cambodgiens, et leurs atrocités, nous démontre Philip Short, ne se comprennent que dans ce cadre spécifique. Indéniablement, Pol Pot a emprunté à Staline et Mao, qui avait adapté Marx et le concept de Révolution aux réalités paysannes. Mais son projet de société découlait surtout de la mentalité cambodgienne, s’inspirait également d’un bouddhisme dévoyé, misant sur la souffrance en guise de rédemption, sur le renoncement en guise de mode de vie. Mission accomplie, puisque les Cambodgiens deviendront vite, sous la poigne de l’« Angkar », de véritables machines recrachant la vulgate marxiste officielle, consciencieusement exploités par les nouveaux maîtres du pays. Pol Pot et ses complices n’en abandonneront pas moins la ligne marxiste quand viendra l’heure des adaptations aux réalités mondiales, la Chine de Deng Xiaoping ayant en l’occurrence montré le chemin - preuve au final, selon l’auteur, « que le vernis de marxisme-léninisme qui avait recouvert le radicalisme cambodgien avait toujours été bien mince ».
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