Christopher Browning est l’un des meilleurs historiens de la Shoah. Ses études, visant essentiellement à déterminer l’origine de la décision hitlérienne d’anéantir les Juifs d’Europe, la nature du travail forcé auquel étaient astreints les Juifs qui avaient la « chance » de ne pas être immédiatement supprimés, et le pourquoi du passage à l’acte des bourreaux allemands, font ici l’objet d’une synthèse rééditée par Tallandier dans sa collection Texto.
Les deux premiers chapitres (« De la purification ethnique au génocide et du génocide à la Solution finale », et « La politique nazie. Les décisions en vue de la Solution finale ») portent sur les années 1939-1941, ces années où les nazis passent d’un (prétendu) projet d’expulsion des Juifs du Reich à un génocide des Juifs d’Europe, et qui sont examinées à la loupe par les historiens pour tenter d’isoler la décision irrévocable de Hitler de perpétrer une extermination totale. De manière convaincante, Browning démontre qu’une telle décision a pu être prise en septembre-octobre 1941, dans l’euphorie de la victoire à l’Est, et alors que l’hypothèse d’un engagement militaire des Etats-Unis devient de plus en plus crédible.
Les deux chapitres suivants (« La main d’œuvre juive. Autosuffisance, exploitation, destruction » et « Travailleurs juifs et souvenirs de rescapés ») tentent d’apprécier dans sa globalité la politique allemande de réduction des Juifs « aptes » en esclavage. Browning estime, là encore de manière convaincante, que cette politique, variant selon des conditions de temps et de lieu, a toujours fait primer l’idéologique sur l’économique, c’est-à-dire que même lorsqu’il s’est agi d’utiliser ces déportés juifs, le plus souvent martyrisés et massacrés gratuitement, leur « survie » n’était qu’un sursis, en attendant l’exécution de la « Solution finale ». Browning nourrit son analyse des nombreux témoignages de survivants du camp de Starachowice.
Les deux derniers chapitres s’intéressent au mécanisme décisionnel des autorités nazies locales, directement confrontées à « l’ennemi juif ». Là encore, constate Browning, prévaut la politique édictée au plus haut niveau : l’initiative locale vient-elle à l’appuyer, voire à l’« améliorer », elle est pleinement approuvée par le gouvernement ; vient-elle, au contraire, à entrer en contradiction avec cette même politique, qu’elle se voit ou bien très provisoirement tolérée, ou bien totalement écartée. Et Browning de développer, de manière plus élargie, ses travaux sur le 101ème Bataillon de Police (d’ailleurs réédités dans cette même collection), et applicables également au cas des autres forces de la Police d’Ordre allemande, à savoir que, selon lui, les meurtres de masse ont été perpétrés par une minorité active de fanatiques assistée d’une majorité de tueurs agissant moins par conviction idéologique que par pression du groupe et de l’ambiance guerrière – interprétation certes remise en cause depuis s’agissant de ces mêmes formations, bien plus marquées idéologiquement qu’on ne le croyait.
Ce recueil d’analyses de Browning permet d’observer un vaste panorama de la « Solution finale », des décisions prises « en haut » à leur mise à exécution, enthousiaste le plus souvent, « par le bas », aboutissant à une éradication de millions d’êtres, et à d’ineptes choix économiques vis-à-vis d’une main d’œuvre qui aurait pu être réquisitionnée plus rationnellement pour l’effort de guerre allemand : preuve que l’idéologie reste le fondement du crime absolu.