6 millions de morts. Des chambres à gaz. Des crématoires. Et, avant cela, des fosses communes, des unités de tueurs armés de fusils et de mitrailleuses. Et avant cela, un apartheid légal, une « nuit de Cristal », des brimades, des meurtres. Du procès de Nuremberg à nos jours, traîne cette lancinante question : pourquoi un tel désastre ? Comment une nation aussi civilisée que l’Allemagne a-t-elle pu à ce point sombrer dans l’ignoble ? Les Allemands ont-ils tué les Juifs parce qu’ils le désiraient ardemment, comme le soutient Daniel Goldhagen ? Philippe Burrin, après ses travaux novateurs sur le mécanisme décisionnel du génocide juif, se penche sur cette terrible controverse, dans ce petit essai (une centaine de pages) où le talent synthétique le dispute à la pertinence des thèses défendues.
Dans une première partie, l’historien s’attache à examiner l’éventuelle spécificité de l’Allemagne en matière d’antisémitisme. Il rappelle que l’antisémitisme s’inscrivait dans une logique d’identité nationale : plus forte était la revendication de cette identité, plus forte devenait, chez certains, la définition négative de cette identité, à savoir le Juif, religieusement, culturellement, puis racialement inassimilable. Comme la France, qui verra le régime pétainiste instaurer une ségrégation légale de sa propre initiative, l’Allemagne a traversé une terrible crise identitaire, ce à l’issue de la défaite de 1918, ce qui la rendra davantage perméable à une rhétorique du rejet. L’Allemagne était un Etat jeune, neuf, sensible à l’idée d’une communauté nationale dominatrice et pure. Cette édification nationaliste n’avait pas été sans conséquence sur le fait religieux, avec le développement d’une idée de « religion nationale », supposant un rapport privilégié à Dieu. Enfin, l’Allemagne n’avait guère fait l’expérience de la démocratie.
Le nazisme prospèrera sur ce terreau. L’antisémitisme de Hitler adopte un schéma apocalyptique, celui d’une lutte à mort entre les Aryens et leurs pires ennemis, affublés de toutes les tares, de tous les vices, assimilé à un animal nuisible, à un cancer, à un virus. Hitler se retranche derrière une rationalité scientifique mais assume une finalité religieuse, prophétique, apocalyptique. Là était la nouveauté dans tout ce que la judéophobie avait produit depuis les temps les plus reculés. C’est toutefois un antisémitisme aux formes variées (religieux, opportuniste, racialiste) qui saura se révéler peu à peu chez le peuple allemand, succès diplomatiques et économiques hitlériens aidant.
L’attachement de Hitler au concept de « prophète » prend tout son sens avec son célèbre discours du 30 janvier 1939 par lequel il promet l’extermination des Juifs d’Europe en cas de mondialisation du conflit qu’il prépare. Le déclenchement de la guerre marque une radicalisation de la politique antijuive, des ghettos aux tueries perpétrées par les Einsatzgruppen, des camions à gaz aux chambres à gaz. C’est effectivement à l’heure de la mondialisation de cette guerre, au second semestre 1941, que le génocide sera décidé. Le régime nazi a réussi à pervertir l’âme des Allemands, peu soucieux de se solidariser de leurs compatriotes israélites ou du sort des Juifs d’Europe. La propagande ne leur avait-elle pas suggéré que la « question juive », outre qu’elle existait, devait être résolue par les moyens les plus radicaux ?
En ce sens, conclut Philippe Burrin, l’antisémitisme nazi est bel et bien le produit des antisémitismes religieux et nationaux, traditionnel et moderne, mais il conserve son exceptionnalité de par sa radicalité apocalyptique, laquelle mènera au génocide. Assurément, ce crime absolu était le produit d’une mentalité où l’apocalypse était lui-même issu du ressentiment, à savoir un « sentiment d’injustice, de bon droit bafoué, accompagné d’un constat d’impuissance, de sorte qu’est incessamment ruminé ce qui a été subi ». Les Juifs avaient eu le tort de survivre à la défaite de 1918, qu’ils avaient provoquée. Ils ne survivraient pas, cette fois, à la Deuxième Guerre Mondiale.
L’exposé est brillant, l’argumentation convaincante. Toutefois, certaines remarques auraient gagné à être consolidées (notamment sur le rôle moteur de Hitler), certaines intuitions auraient gagné à être creusées (en particulier sur le décalage de connaissance des projets à venir entre ce même Hitler et ses adjoints). La problématique de la haine hitlérienne à l’égard des Juifs reste entière : le Führer s’est-il vraiment pris pour un Messie chargé d’épurer l’Allemagne et l’Europe ? Ou avait-il conscience du mal qu’il commettait ? En d’autres termes, pensait-il réellement que sa cause était, d’une certaine manière, juste ? Par ailleurs, l’adhésion du peuple allemand à l’antisémitisme hitlérien aurait mérité une étude plus poussée, tenant compte d’une plus grande appréhension des contextes locaux, et d’une approche bien davantage sociologique. Par delà ces lacunes, ce petit essai de ce grand historien n’en offre pas moins une grille de lecture d’une grande richesse pour tenter de comprendre le mécanisme qui a fait d’une civilisation un peuple de bourreaux et de complices.
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