L’affaire est tout aussi ténébreuse et inquiétante que l’assassinat de Kennedy. Le 30 janvier 1889, dans le pavillon de chasse de Mayerling, près de Vienne, deux cadavres sont découverts par les autorités autrichiennes. Le premier est celui d’une jeune fille de 17 ans, Mary Vetsera. L’autre corps appartient à Rodolphe de Habsbourg, archiduc héritier d’Autriche-Hongrie. L’information fera l’effet d’une bombe, et les maladresses du pouvoir austro-hongrois dans la gestion de cette crise alimenteront bien des rumeurs et controverses. Il est vrai que la monarchie des Habsbourg était frappée en plein cœur.
C’est paradoxalement la thèse du suicide, initiée par Vienne, qui va s’imposer. Rodolphe aurait nourri une passion sulfureuse avec la jeune Mary, mais leur amour impossible ne pouvait finir autrement qu’une certaine pièce de Shakespeare. Névrosé, déchiré entre son devoir politique et ses sentiments, l’archiduc aurait abattu sa maîtresse avec son revolver, avant de retourner l’arme contre lui. Un meurtre et un suicide. Tragédie, oui, mais affaire classée. Puisque même le cinéma le dit...
Affaire classée, vraiment ? Jean des Cars, spécialiste de l’Autriche-Hongrie, en doute. L’ancienne Impératrice Zita, dernière souveraine de l’empire défunt, ne lui a-t-elle pas confié en 1982 qu’elle croyait à la thèse de l’assassinat ? Soucieux de résoudre l’affaire, l’historien français retrace la vie si légendaire, si méconnue donc, de Rodolphe, de manière à éclaircir ce sombre mystère que sera sa mort.
Personnalité brillante, assurément, que celle de ce fils de François-Joseph et de la fameuse Sissi. Beau, jeune, réformiste - mais aussi tourmenté -, Rodolphe était fort critiqué pour son libéralisme. Ses projets diplomatiques visaient à améliorer les relations de l’Autriche avec la France et la Russie, de quoi susciter quelques solides inimitiés à Berlin. Quant à sa trop célèbre liaison adultère avec Mary Vetsera, elle sera de courte durée, et il n’est pas certain qu’il ait ressenti ces sentiments amoureux que la mythologie lui prête.
De fait, la thèse du suicide romantique bat d’emblée de l’aile. Ce d’autant que Jean des Cars nous offre une liste impressionnante de petits détails qui jurent avec cette version officielle. Comment Rodolphe, qui était droitier, a-t-il pu se tirer une balle dans la tempe gauche ? Pourquoi avoir prétendu que Mary Vetsera avait été abattue alors qu’elle avait été frappée à mort à la tête, comme le prouvera une autopsie réalisée plusieurs décennies après les faits ? Que faire de ces témoins qui prétendent que les lieux du crime témoignaient d’un grand désordre laissant penser à une lutte ? Pourquoi François-Joseph a-t-il fait jurer aux témoins et enquêteurs de ne jamais révéler ce qu’ils savaient ?
Mais, et Jean des Cars le reconnaît lui-même, les preuves d’un assassinat, et d’une conspiration, font défaut. Que la version officielle ne convainque pas sur certains détails ne signifie nullement qu’elle soit erronée dans les grandes lignes. Si vraiment complot il y a eu, comment se fait-il qu’en plus d’un siècle le secret ait été si bien gardé ? L’Allemagne constitue le suspect le plus crédible, mais rien dans les archives de l’époque wilhelmienne ne dévoile une quelconque opération de ce genre. Certes, l’absence de preuve ne vaut pas preuve de l’absence. Ne pourrait-on pas admettre que les chancelleries allemande et autrichienne aient effacé toute trace de leur implication dans l’attentat ? Difficile à croire, à dire vrai - chacune des puissances ayant au contraire intérêt à conserver des preuves en vue d’exercer un chantage...
Bref, ce qui relève de la certitude est que précisément rien n’est certain en cette affaire ! Au moins le livre de Jean des Cars nous permet-il d’y voir plus clair. En attendant d’éventuelles surprises que les recherches futures pourraient révéler...
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