Mika Waltari, salué par de nombreuses critiques comme le maître du roman historique, s’attaque à une période aussi controversée que riche en tensions... de toutes sortes. Le titre de son livre, Rome, ne traduit que trop bien l’ambition de l’auteur, celui-ci ne voulant pas se borner à l’écriture d’un simple roman d’intrigues et d’aventures, mais désirant faire revivre par la biais du destin du jeune Minutus toute une tranche de l’histoire de l’empire romain : ses mœurs, ses conflits politiques et religieux, ses gloires et ses disgrâces...
Cette ambition est couronnée de succès, en grande partie grâce à l’extraordinaire précision historique de l’œuvre. Le lecteur se retrouve en effet plongé dans un univers surprenant et complexe, où les rebondissements et les chausses-trappes se multiplient à loisir. La richesse du roman est également due à une importante galerie de personnages hauts en couleurs, l’insignifiance côtoyant le renom, des « maîtres du monde » que sont Claude, Néron et Vespasien aux futures icônes que sont les apôtres Pierre et Paul. Le narrateur, tour à tour, légionnaire, compagnon de plaisir du jeune empereur Néron et intendant des jeux, bref particulièrement bien placé dans la hiérarchie du pouvoir, assistera à la fin de cinq règnes, dont ceux très éphémères de Galba, Othon et Vitellius, ainsi que le début de la domination des Flaviens.
Si l’histoire de l’Empire sert dans les premiers chapitres de toile de fond à l’enfance du Minutus, elle ne tarde pas à reléguer le récit romanesque au second plan : la grande Histoire prenant progressivement le pas sur la petite. Doté d’une surprenante faculté de survie alliée à une certaine souplesse de conscience et de principes, le narrateur sera spectateur ou acteur de toutes les intrigues et complots du règne très discuté de Néron, de l’assassinat d’Agrippine à la conjuration de Pison. A travers ce regard à la fois partial et tristement lucide, le lecteur s’immerge aisément dans un temps à présent révolu, voyageant des forêts de Bretagne aux splendeurs sanglantes de l’Urbs, la Rome impériale, promise à l’incendie...
Assurément, Mika Waltari a lu Tacite et Suétone, et le portrait des « César » s’en ressent. L’auteur ne sombre pourtant pas dans les travers de bien de ses prédécesseurs, pourtant excellents, tels Sienkewicz, qui nous avait livré le sublime Quo Vadis dans lequel Néron déchaîne le feu sur Rome par souci de se donner de l’inspiration pour ses vers de mirliton. Il sait faire preuve d’une plus grande ambiguïté dans la description de ces personnalités hautes en couleur, n’accordant aucune concession au manichéisme. Même Agrippine, reine des manipulatrices, pourra parfois trouver grâce aux yeux du lecteur ! Après tout, pourquoi faire preuve de jugement de valeur ? Pour Mika Waltari, l’Histoire est d’abord... l’Histoire, et même ses personnages secondaires auront leurs défauts, leurs lâchetés. Le narrateur, notamment, tient parfaitement de l’antihéros prisonnier de son éducation, simple spectateur de l’Histoire à laquelle il croit participer alors qu’il ne parviendra jamais à conjurer le destin. Il n’a aucune indépendance : lorsqu’il participe à la Conjuration de Pison, c’est davantage par esprit de groupe que par esprit civique (et aussi, un peu, par rancune personnelle).
Car c’est durant ces temps troublés où semblent se perdre les dernières valeurs de la République romaine, que percent les premiers élans du christianisme. Le narrateur, déchiré entre son éducation patricienne et son entourage progressivement converti au nouveau culte, ne pourra qu’assister en témoin impuissant à l’émergence de la religion chrétienne et aux persécutions qui en découleront. Rome est un roman de sang, de barbarie et d’intrigues, mais également d’espoir et de renouveau.
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