Saladin fait partie de ces figures de proue inscrites dans la légende des siècles. Le chef (kurde) des armées arabes, en écrasant l’élite des Croisés à Hattin en 1187, victoire qui lui ouvrira les portes de Jérusalem, a incarné dans la mémoire locale le preux conquérant capable de libérer le Proche-Orient de la domination occidentale. Mieux encore, l’Occident a conservé un profond respect pour ce leader, affublé de toutes les qualités du « preux chevalier » : bravoure, sens de l’honneur, génie militaire, magnanimité. Le récent film de Ridley Scott, Kingdom of Heaven, a ainsi repris à son compte ce portrait éminemment favorable du « Chevalier de l’Islam », le dépeignant sous les traits du chef de guerre généreux et lucide.
A cet égard, la biographie que lui dédie Gerald Messadié pourrait ressembler à une douche froide. Soucieux de remettre en perspective certaines notions historiques et religieuses détournées de leur vocation première par les fondamentalistes (telles que le Djihad, la « guerre sainte »), l’auteur s’efforce de déboulonner une statue qui a trop souvent servi de modèle aux pires dictateurs du Proche-Orient (Saddam Hussein et Hafiz el Assad, pour ne citer qu’eux), sans parler de certains groupuscules terroristes et autres mouvements radicaux. Dans cette optique, M. Messadié s’oppose résolument à la thèse du « choc des civilisations » : les Croisades n’ont nullement constitué un conflit opposant deux blocs monolithiques, Chrétiens d’un côté, Musulmans de l’autre. Les uns et les autres étaient déchirés en plusieurs factions, plusieurs camps, qui n’hésitaient pas, parfois, à pactiser et à se trahir. C’est ainsi que Saladin fait irruption dans l’épopée des Croisades à une époque où l’empire arabe se désagrège. Princes et califes se disputent les morceaux, sans que l’empire byzantin, en pleine déliquescence, ne puisse s’y opposer. Les Francs bénéficient d’une puissance militaire considérable, mais eux-mêmes sont divisés. Saladin lui-même, loin de représenter les « faucons », était prêt à une coexistence avec les royaumes francs, preuve que la « guerre sainte » est restée chez lui une arme exclusivement politique, qu’il a usé pour se débarrasser de ses adversaires.
Saladin, lui-même, était-il un génie militaire ? Non, répond Gerald Messadié. Ses sièges, notamment, n’ont que rarement été couronnés de succès. Vrai croyant, alors ? Possible, mais surtout un politicien ambitieux, prêt à détourner la religion pour accomplir ses desseins. D’après M. Messadié, c’était un piètre administrateur : sa gestion de l’Egypte, dont il méprisait le peuple, aurait été calamiteuse. Quant à son unification de l’empire arabe, elle était trop fragile pour lui survivre. M. Messadié va même plus loin, en assimilant certaines de ses méthodes de gouvernement à du totalitarisme, et des actions de guerre au pur et simple terrorisme. Ce qui témoigne certes des limites de son analyse : à juger Saladin selon des critères du XXIème siècle, il perd peut-être de vue les pratiques d’une époque où la violence était plus tolérable que dans notre actuelle société occidentale. De plus, tout semble se passer comme si M. Messadié ne retenait à l’encontre de Saladin que les témoignages et les interprétations les plus défavorables.
Il n’en demeure pas moins que ce livre permet d’amorcer une remise en cause de la légende du personnage, et qu’il ouvre plusieurs pistes de recherche de nature à mieux appréhender cette figure marquante du Moyen Âge dans son contexte.
Pas de vente par correspondance, commander cet ouvrage sur Amazon.fr![]()