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Scandale musical à Moscou

La Jdanovschina en musique, 1948

Alexander Werth

A la fin de la Deuxième Guerre Mondiale, le peuple russe, exsangue, pouvait croire à une libéralisation du régime stalinien. Ayant fait la preuve de leur patriotisme, toutes les couches de la société avaient favorablement accueilli les quelques concessions de Staline à la liberté religieuse et artistique lorsqu’il s’agissait de vaincre les Allemands. Le maître du Kremlin, pourtant, adopta une toute autre attitude. Alors que le monde entrait progressivement dans la Guerre Froide, l’U.R.S.S. se replia sur elle-même. La répression se durcit, sur tous les plans. Un nationalisme d’exclusion fut revendiqué, versant dans l’antisémitisme.

Cette reprise en main s’accompagna également d’une glaciation culturelle. Une intense campagne idéologique, baptisée la Jdanovschina (la « période de Jdanov »), du nom de l’un des membres du cénacle stalinien chargé de la coordonner, fut lancée dès 1946 pour ramener la littérature, le cinéma, le théâtre, la peinture, dans le giron du « réalisme socialiste ». En 1948, ce fut au tour de la musique de retomber sous le joug. Jdanov convoqua les grands compositeurs soviétiques à Moscou pour « participer » à une Conférence des Musiciens, en janvier 1948, le procédé consistant grossièrement à faire croire à l’existence d’un débat démocratique autour d’un revirement idéologique déjà décidé par le tyran géorgien…

Alexander Werth, correspondant britannique en Union soviétique, s’est intéressé à cet épisode particulièrement illustratif du principe selon lequel la Russie était alors (et reste) le « pays du mensonge déconcertant », pour citer Anton Ciliga. Fin mélomane, il a su saisir l’ampleur de la calamité qui s’est abattue sur le monde des arts soviétiques sous la Jdanovschina. L’essentiel de son ouvrage, paru en 1949, se fonde pourtant sur le procès-verbal de la Conférence des Musiciens, qui voit ces derniers se soumettre, de gré ou de force, qui par lâcheté, qui par opportunisme, qui par rancœur envers ses rivaux, au jeu stalinien. Autocritiques, ou critiques tout court, dénonciations de moult mots en « -isme » (formalisme, naturalisme, etc.), agrémentent cette rencontre qui n’est autre qu’un prétexte. Avec la finesse d’un T-34, Jdanov assène les nouvelles vérités culturelles de l’heure, avant de laisser les compositeurs s’écharper pour mieux s’y... adapter.

S’en dégage une atmosphère proprement kafkaïenne, mettant en lumière les contradictions du stalinisme, la situation déplorable de l’intelligentsia, et la complète faillite intellectuelle d’un système qui pousse notamment Jdanov à oser plaisanter : « Ne pensez-vous pas que l’usage de la batterie et des timbales devrait rester l’exception et non la règle en musique ? Je dois vous dire qu’il y a tellement de bruits naturalistes dans un grand nombre d’œuvres contemporaines qu’elles me rappellent – pardonnez-moi cette comparaison inélégante – le bruit de la roulette du dentiste, ou encore celui des camions qu’utilisait la Gestapo pour gazer les gens. » A défaut de posséder un quelconque goût artistique, les dirigeants staliniens restaient décidément les champions du « Point Goodwin ».

Nicolas Bernard

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Titre : Scandale musical à Moscou. Jdanovschina en musique, 1948
Auteur : Alexander Werth
Préface : Nicolas Werth
Editeur : Editions Tallandier
Nombre de pages : 182
Publication : septembre 2010
Prix : 15,90 €
ISBN : 978-2847347296

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