Selon la maxime consacrée, « l’important n’est pas de savoir s’il faut ou non être paranoïaque, mais de savoir si la paranoïa nous sauvera. » Tout au long de son existence, le régime dirigeant de la "République démocratique allemande" chercha à mettre en pratique l’aphorisme, redoutant son propre peuple pour n’y voir qu’un ensemble de traîtres potentiels. Cette paranoïa gouvernementale, résultant d’une paranoïa dogmatique liée à l’idéologie communiste de Guerre Froide, s’étendit rapidement aux Allemands de l’Est eux-mêmes, lesquels durent apprendre à vivre dans la peur et la hantise d’être surveillés, jour après jour. Au point que la peur devint partie intégrante de leur mentalité, bref fut considérée comme allant de soi, modelant les comportements en conséquence. Autrement dit, la R.D.A., c’était d’abord le royaume de la Staatssicherheit, la Sécurité d’Etat est-allemande, plus connue sous le nom de Stasi. Stasiland.
Ainsi que l’affirmait avec franchise Ernst Wollweber, Ministre de la Sécurité est-allemand en 1954, « Notre parti [...] peut s’appuyer sur les camarades de la Sécurité de l’Etat [...] Celle-ci doit être une épée acérée, avec laquelle notre parti frappe impitoyablement l’ennemi, quel que soit l’endroit où il se trouve. » A ce titre, la Stasi était chargée d’être à la fois « l’épée et le bouclier » de la R.D.A., protégeant le « paradis socialiste » contre tous ses ennemis, extérieurs... et intérieurs. D’un millier de membres en 1950, elle regroupait 97.000 agents en 1989, aidés de 173.000 indicateurs. Cet Etat dans l’Etat produisit 40 millions de fiches, plus de 180 kilomètres de dossiers, et pouvait se targuer de posséder un agent pour 63 habitants (la Gestapo en comptait un pour 2.000, et le K.G.B. un pour 5.830).
La chute du Mur de Berlin a certes tué cette administration tentaculaire et tyrannique qui s’était donnée pour but de tout savoir des moindres faits et gestes de chaque ressortissant de cette « démocratie populaire » (le pléonasme étant en lui-même suspect). Mais le malaise a perduré : qui ne comptait pas un « indic » dans son entourage ? Les ratés de la réunification ont même été jusqu’à susciter un sentiment d’Ostalgie, de regret devant la disparition des anciens « bons côtés » de la période : prétendue absence de chômage, prétendu faible coût de la vie, prétendue prise en charge de tous les besoins par l’Etat... C’était d’abord oublier que le chômage était une donnée bien réelle de la société est-allemande, quoique viscéralement niée par le régime, lequel se servait de la précarité en guise de chantage contre d’éventuels opposants (ou réputés tels). C’était également omettre que les produits et l’immobilier étaient de bien piètre qualité, sans commune mesure avec la prospérité occidentale. C’était enfin ne pas tenir compte de la volonté, chez le gouvernement et le Parti, de contrôler totalement la population, de lui ôter toute liberté, et de pratiquer une Terreur bien plus anonyme, diffuse, aseptisée, mais en définitive tout aussi efficace. Bref, Lénine est parti, mais un demi-siècle de dictature ne s’efface pas d’un trait de plume.
Anna Funder est partie de l’autre côté du globe - à savoir l’Australie - pour découvrir cette Allemagne de l’Est qui n’en finit pas de mourir. Un monde qui, désormais, n’est plus qu’un rêve, mais un rêve qui persiste à hanter ses victimes comme ses bourreaux. Il fallait du courage pour passer de l’autre côté du miroir déformant des mensonges officiels et des souvenirs frelatés, franchir cet autre mur de la honte que celui des silences et des non-dits : l’écrivain australienne s’y est littéralement jetée, à la recherche de Stasiland, le pays des merveilles totalitaires. L’expérience fut éprouvante, tant le cauchemar suinte de chaque page.
Il est certes difficile, pour le lecteur occidental, de se représenter cet univers tenant de l’asile psychiatrique où les médecins sont devenus fous, et où les patients sont à ce point rééduqués ou matés qu’il ne leur vient pas à l’idée de concevoir une guérison. Le film La vie des autres a certes contribué à l’émergence d’une prise de conscience, mais il y manquait encore la parole universelle des survivants, victimes et agents de la Stasi. Anna Funder donne ainsi la parole à ces Allemands dont la vie a été brisée par la police politique. A Miriam, détenue plusieurs jours à l’âge de seize ans pour avoir tenté de passer à l’Ouest, puis envoyée en prison pour femmes pendant plus d’un an, avant de perdre son mari en 1980, mort en détention. A Julia, surveillée pour cause d’histoire d’amour avec un Italien, et exclue de la société : 1989, à cet égard, ne sera pas pour elle l’année de la liberté, mais celle de son viol par un criminel récidiviste libéré par erreur à l’occasion de l’ouverture des prisons communistes. A Klaus Renft, le Mick Jagger est-allemand, dont la liberté de ton musicale finit par excéder le régime, mais qui parvint tout de même à éviter de « se laisser bouffer », à conserver son esprit intact, l’humour aidant. A Frau Paul, qui tenta de passer à l’Ouest pour rejoindre son fils qui y était hospitalisé, et, arrêtée, refusa de livrer à la Stasi l’organisateur du réseau d’évasion.
Mais Anna Funder a également recueilli la parole des chefs, des tortionnaires et des espions : Karl-Eduard Von Schnitzler, le responsable de la propagande anti-occidentale d’Allemagne de l’Est, vieux dément hystérique qui, selon la formule consacrée, n’a rien appris, ni rien oublié ; Herr Winz, le policier reconverti gardien sacré de la mémoire communiste, et qui se consacre à réhabiliter la Sécurité d’Etat ; Herr Christian, chargé de la surveillance sur le terrain, et qui se plaisait occasionnellement à se déguiser en aveugle pour mieux attraper ses « cibles » ; Hagen Koch, l’agent à la fois odieux et pitoyable, médiocre et cocasse, au parcours professionnel particulièrement erratique ; Herr Bock, qui recrutait les indicateurs et enseignait son art aux nouvelles recrues ; Herr Bohnsack, du service « désinformation », et qui relate par le menu les dernières semaines de vie de la Stasi... Après la mosaïque des souffrances, la galerie des tyrans miniatures.
Que reste-t-il de cet univers voué au culte de la suspicion généralisée, entre vieux débris estampillés « originaires du Mur de Berlin » et médailles du Parti, entre polémiques mémorielles et délire de persécution des anciens communistes ? Des souvenirs et des songes qui arrachent encore des larmes à celles et ceux qui furent confrontés aux méthodes de déshumanisation du régime. Autant dire que Primo Levi avait tort d’écrire que « détruire un homme est difficile, presque autant que le créer ». La dictature d’Ulbricht et Honnecker parvint en effet à détruire de trop nombreuses vies, sans user des antiques méthodes staliniennes, mais en modernisant ces dernières, de manière à vider de leur substance des concepts tels que la vie privée, l’amour, l’amitié, la confiance.
Tour à tour pudique et incisive, Anna Funder promène son regard amer et désenchanté sur ces crimes masqués, inavoués, qui ne feront l’objet d’aucune poursuite, mais qui hanteront encore bien des mémoires, là-bas, à l’Est. Elle ne s’inscrit nullement dans une démarche politique que d’aucuns n’ayant point lu le livre qualifieraient facilement d’anticommunisme primaire. Elle ne s’intéresse pas au mécanisme des idéologies marxistes, ni aux débats universitaires endémiques consacrés au totalitarisme. Elle se consacre, d’abord et avant tout, aux individus, au décor, à l’ambiance, à ce qu’elle en retire, à ce qu’elle en ressent, à ce qu’ils en ressentent. D’où un récit particulier, d’autant plus dévastateur qu’il ne sombre pas dans l’abstrait, mais reste au contraire profondément personnel, humain. Le lecteur, lui, ressortira de cette œuvre salutaire en état de choc. D’une certaine manière, cette inquiétante Ostalgie qui frappe l’antique Allemagne de l’Est rassure : au moins les gens ont-ils la liberté, à présent, de regretter, donc de ressentir quelque chose, bref de faire preuve, enfin, d’humanité. Sur les ruines du Mur, la vie des autres Allemands a repris.
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