Jean-Jacques Becker fait partie - qu’il le veuille ou non - du cercle des grands historiens de la Grande Guerre. Récemment, à l’occasion des commémorations du 90ème anniversaire de la « fin » de ce conflit, il a eu le privilège de coécrire avec un historien allemand un ouvrage synthétisant l’état de nos connaissances sur le sujet, outre de publier un petit Dictionnaire de la Grande Guerre fort pratique d’utilisation.
M. Becker semble, par la suite, suivre l’exemple donné par d’autres historiens depuis quelques mois, consistant non pas à disséquer une fois de plus un événement ou une période de l’Histoire, mais à pratiquer le difficile exercice du retour sur soi. Difficile parce que la mémoire est cette fois partie prenante de la réflexion, et qu’il s’agit de revenir avec la lucidité que confère l’âge sur toute une vie où l’engagement politique a parfois été synonyme d’erreur, du moins aux yeux du principal protagoniste. Ce travail est néanmoins utile, dans la mesure où il nous éclaire la personnalité de M. Becker, et donc sa manière de voir l’Histoire. Comme il l’avoue lui-même, certaines des intuitions historiques à l’origine des thèses qu’il défend aujourd’hui - et en particulier sur l’opinion publique française - ont été générées par sa propre biographie.
Ainsi, nous sommes amenés à suivre les pérégrinations du jeune Jean-Jacques Becker, issu d’une famille juive et laïque, dans les affres de l’Occupation, puis son ralliement - sans amour pour le militantisme - au communisme des années d’après-guerre, sa sœur Annie Kriegel faisant partie des staliniennes les plus accomplies (avant de rompre avec cette mouvance et de rallier progressivement la droite). L’écrasement de Budapest, le rapport Khrouchtchev précipitent la rupture, et nous sommes amenés, désormais, à cotoyer ce professeur devenu plus méfiant à l’égard de la politique jusque dans le joyeux chaos de « mai 68 ».
Les souvenirs de Jean-Jacques Becker se révèlent tout aussi passionnants pour ce qui concerne l’histoire de l’Université, et en particulier ce haut lieu de la contestation étudiante qu’a été (et serait encore, d’après certaines rumeurs) Nanterre, où notre historien a officié (de même que René Rémond, à qui il sait rendre hommage). Le métier d’universitaire ne se limite pas à la sphère de la recherche et de l’enseignement, et implique un certain talent politique pour gérer les rivalités intestines, le militantisme étudiant, le financement, et bien d’autres choses encore qui relèvent davantage de la culture d’entreprise que de la Fac monastique à l’ancienne.
Le plus étonnant est de voir que Jean-Jacques Becker n’a, dans l’exposé de sa vie, perdu ni son sens de la modestie, ni la capacité analytique de l’historien qu’il est, le style narratif restant absolument identique, à savoir sec sans être neutre, nourri de l’éternel souci (ô combien louable) de démontrer quelque chose. C’est peut-être là, dans cette révélation inconsciente d’une belle rigueur intellectuelle, que se met sans doute le plus à nu le mémorialiste.
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