Il y a deux manières d’aborder le dernier livre d’Alain Minc. En premier lieu, il renvoie nécessairement aux incontournables références de Michel Winock que tout bon étudiant de science politique se doit d’avoir lu : Le siècle des intellectuels et Les voix de la liberté. Dans cet esprit, le moins que l’on puisse dire c’est que l’ouvrage est bien écrit. Le style est léger, fluide, jamais lourd et nombreuses sont les formules littéraires qui font mouche (« L’imprécation et la violence verbale sont des instruments fugitifs », pour n’en citer qu’une). Mais si les premières pages sont tout à fait passionnantes, la lecture devient vite fâcheuse. L’ouvrage apparaît comme une simple introduction aux événements relatés. Avancer au rythme de la cavalerie sur Voltaire et l’affaire Calas, sur les visions de Sartre et de Camus, sur le phénomène Mai 68, ou encore sur le polémique Bourdieu devient rapidement agaçant. Le cas Dreyfus est tout à fait emblématique du propos. En ne faisant que l’évoquer, Minc passe a côté d’un élément important qui sclérosa pour longtemps le système politique français et qui fut à l’origine même de la notion « d’intellectuel ».
Mais, la deuxième manière d’aborder le livre est plus malicieuse, voir pernicieuse. En effet, quand une personnalité des plus controversées décide de titrer son dernier livre « Une histoire politique des intellectuels », on pense bien entendu que l’objet ne peut pas être désintéressé. Le pied de nez à l’encontre de ses opposants apparaît évident. Le conseiller du prince et l’intellectuel qu’il est ne peuvent évidemment pas publier un tel livre sans l’écrire en miroir de leur situation politique propre. Même si Alain Minc se décrit comme un touche-à-tout nonchalant, il ne faut pas s’y tromper. Et si l’ouvrage est d’après lui celui d’ « un historien du dimanche », il ne doit pas être considéré comme tel. C’est bien une vision étriquée et allégée des grands débats intellectuels qui ont agité l’histoire – qu’il conviendrait de remettre évidemment au regard de notre actualité – qui est livrée au lecteur. En véritable barbouze de la politique, Alain Minc prend soin de sélectionner et d’abréger les faits et les débats. Pourquoi s’appesantir autant sur BHL, pourquoi passer aussi vite sur la complexité d’Aragon, pourquoi ne pas aborder le débat littéraire entre Barthes et Picard ?
Ainsi, se lancer aux côtés d’Alain Minc dans sa machine à remonter le temps intellectuel devient vite frustrant. Et l’affaire en devient aussi rapidement étourdissante. On aurait envie de mettre des coups de frein, notamment pour comprendre. Mais comprendre quoi finalement ? Comment l’intellectuel d’aujourd’hui a arrêté de penser avec le pouvoir, pour ne plus penser que contre le pouvoir ? Selon Minc, en effet, au temps béni des Lumières, l’intellectuel était auprès du pouvoir. Le despotisme éclairé trouvait tout son sens puisque le pouvoir ne pouvait être que bienveillant grâce notamment à l’intellectuel (à la droite ?) du trône qui pensait juste. Mais petit à petit l’intellectuel bascule dans le camp de la société et se met à penser contre le pouvoir au coté (gauche ?) du peuple. Certes, l’introduction nous avertit déjà de tous ces manquements. Et en ironisant son propos, l’auteur prête volontairement le flanc à ces différentes critiques. Il n’en reste pas moins un sentiment d’inachevé et de manque de sérieux qui n’est pourtant pas dans les habitudes de Minc. Du point de vue de la méthode, sans toutefois rentrer dans l’éternel débat au sujet de l’histoire intellectuelle que Bourdieu a longtemps fustigée, l’ouvrage aurait pu être plus solide s’il s’était appuyé sur certains de ses glorieux prédécesseurs tels Sirinelli, Aaron et consorts. Au final, l’ouvrage trouve une limite narcissique que l’on pourrait retourner contre son auteur. Si Alain Minc se lamente et cherche à savoir pourquoi les intellectuels se sont peu à peu mis à penser contre et non avec le pouvoir, selon lui à tort, pourquoi finalement n’en serait il pas de même pour ce penseur politique ? Gageons, au moins à titre comique, que l’histoire lui donne tort…
Commander cet ouvrage sur Amazon.fr![]()