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Une guerre qui n’en finit pas

1914-2008, à l’écran et sur scène

Sous la direction de Christophe Gauthier, David Lescot, et Laurent Véray

« La Grande Guerre n’est pas terminée. La Grande Guerre continue à se montrer, à se représenter, à se dire, à se crier, à se pleurer. » Ces mots, formulés en conclusion de cet ouvrage par l’historienne Annette Becker, témoignent de l’ampleur du traumatisme suscité par la guerre elle-même sur nos sociétés, sur nos mentalités. Le cinéma, le théâtre, vecteurs de création du lien social car offrant aux spectateurs une vision reconstruite de la réalité, ont ainsi contribué à nourrir la mémoire de leçons parfois antagonistes sur ce conflit. Tel est l’objet de cet ouvrage collectif : montrer l’impact de la « Der des Ders » sur l’art, c’est, en définitive, illustrer les préoccupations de nos sociétés à des époques données.

Le cinéma français, par exemple. La contribution de Laurent Véray révèle une évolution : de patriotique (1914-1925), le cinéma hexagonal verse dans le réalisme et le pacifisme, voire les désillusions (1925-1939), et la critique à compter de 1947, avant que les années 90 ne se signalent par leur apport au phénomène de victimisation, la guerre redevenant une entreprise inhumaine et folle, dépourvue de sens. De son côté, l’étude de Rémy Cazals consacrée aux commémorations de 14-18 dans le Pathé Journal expose les évolutions d’une mémoire officielle de la guerre, entre un patriotisme sans cesse revendiqué mais de moins en moins brutal, et une plus grande concession au pacifisme avec le temps.

Bref, à l’insuffisance des photographies et du cinéma d’époque, qui demeurent encadrées par la propagande, a succédé la volonté des films réalisés après 1918 de forger chez l’opinion publique une vision autre de l’événement, réaliste ou... intéressée. C’est ainsi que la Grande Guerre constitue indubitablement la matrice du film de guerre made in Hollywood, tant en ce qui concerne la mise en scène que les thématiques du genre (voir à ce propos l’étude de Gaspard Delon). Le cinéma allemand, pour sa part, après une mise en scène implacable des affrontements jusqu’à 1933, sombre dans la vision nazie de l’Histoire, marquée par le sacrifice des troupes et la thèse du coup de poignard dans le dos, particulièrement mis en lumière dans le film goebbelsien de Karl Ritter consacré aux offensives allemandes de 1918 (cf. Gerd Krumeich, « Le film nazi de la Grande Guerre et L’Entreprise Michael de Karl Ritter). De son côté, le cinéma soviétique n’évoque pratiquement jamais le conflit, sinon pour le réduire à un décor de la lutte des classes, préparant Octobre Rouge (Natacha Laurent, « Les traces de 14-18 dans le cinéma soviétique : mémoire et oubli »).

Mais avant cela, les lacunes des images, de la retranscription de l’horreur, ont également bouleversé le théâtre aux armées, sorte de réponse des « Poilus » à la propagande (voir Annabelle Winograd). Les « pièces des tranchées » se caractérisent par leur ton bref, saccadé, comme si la mort pouvait frapper à tout instant. Elles reproduisent l’imaginaire des soldats, et en particulier leurs frustrations, leur haine des « planqués » et des « profiteurs de guerre ». Parallèlement, l’œuvre monumentale et inclassable, à redécouvrir absolument, de Karl Kraus, Les Derniers Jours de l’Humanité (1919), composée de dialogues empruntés à la vie quotidienne du front comme de l’arrière et d’extraits de presse, frappe par sa retranscription brutale et scientifique, clinique et passionnée, du gigantesque chaos qui ravagera l’Europe pendant quatre ans (cf. David Lescot).

Ce souci de présenter une autre vision de la guerre que celle, lacunaire, de l’imagerie « classique », se retrouve des décennies plus tard dans la pièce de Mathieu Bertolet, Farben, consacrée à Clara Haber, épouse du scientifique allemand Fritz Haber, le chimiste qui jouera un si grand rôle dans l’élaboration des gaz de combats allemands, de même qu’il créera le Zyklon B destiné à exterminer ultérieurement les Juifs. Le spectacle La Grande Guerre, de la compagnie Hotel Modern, apporte également une touche de réalisme hallucinant à notre perception des affrontements, jouant sur les sons et les couleurs sur fond de reconstitutions des tranchées en miniature.

En d’autres termes, le théâtre, le cinéma ont eu à faire preuve d’une constante inventivité pour nous dépeindre ce conflit tout en demeurant tributaires des évolutions de l’opinion... qu’ils contribuent à façonner. La mémoire de la Grande Guerre, peut-on déduire de ce livre, n’a pas fini de se transformer, ni de peser de tout son poids sur nos mentalités.

Nicolas Bernard

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Titre : Une guerre qui n’en finit pas. 1914-2008, à l’écran et sur scène
Auteur : Sous la direction de Christophe Gauthier, David Lescot, et Laurent Véray
Editeur : Editions Complexe
Nombre de pages : 264
Publication : septembre 2008
Prix : 21 €
ISBN : 978-2-8048 01632

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