« Les haines littéraires sont encore plus féroces que les haines politiques, a écrit Théophile Gautier, car elles font vibrer les fibres les plus chatouilleuses de l’amour-propre et le triomphe de l’adversaire vous proclame imbécile. » Ce commentaire d’une lucidité absolue illustre un phénomène méconnu de l’histoire littéraire française, phénomène malheureusement absent des programmes scolaires : les haines d’écrivains, accentuées au XIXème siècle par l’ascension de la presse, qui nourrit notamment le roman-feuilleton, et l’explosion du tirage des livres. Deux jeunes normaliens, Anne Boquel et Etienne Kern, ont ainsi pu établir le principe selon lequel « la haine fait partie intégrante de la condition de l’homme de lettres ». Affirmation étayée par tout un livre nourri de nombreuses - et savoureuses - anecdotes sur le monde des lettres françaises, de Chateaubriand (dit « le Chat ») à Anatole France.
Nos grands noms de la littérature ne se supportaient pas, chacun ayant la conviction d’incarner une révolution littéraire. Les femmes, l’argent, la gloire, la politique, la religion, la manière d’être même, autant de germes de luttes fratricides pouvant conduire au duel, non plus du verbe, mais des épées et des armes à feu - même s’il n’y avait rien de plus terrible qu’un mot d’esprit. Bref, tous ces grands esprits jouèrent aux « tontons flingueurs », certains même pour le plaisir.
Etienne Kern et Anne Boquel recensent ainsi plusieurs épisodes à la fois hilarants et édifiants de ces querelles personnelles, nées de l’égo surdimensionné de leurs protagonistes. Alors que nos gens de lettres s’insultent copieusement, l’Académie française concentre sur elle les tirs de barrage de ceux qui n’en feront jamais partie - et s’en réjouissent publiquement, pour mieux le regretter en privé. Le cas de Victor Hugo est, à cet égard, emblématique : sa conquête du statut d’Immortel, qui lui prendra cinq ans, est menée à l’image d’une campagne militaire, soigneusement organisée, tandis qu’il se dispute avec Sainte-Beuve (« Sainte-Bave »), Dumas, Musset (le « traître »), et entretient ses groupies en les emmenant à Notre-Dame, alors que certains stigmatisent ses frasques sexuelles, et que son incarnation romantique choque l’école classique (voir, pour s’en rendre compte, cet événement fameux que sera « la bataille d’Hernani »).
Bref, la haine est consubstantielle de cette aspiration frénétique à la fortune et à la gloire. Être haï, chez les gens de lettres, c’est exister - rien de plus jouissif, à cet égard, que d’être détesté des plus « puissants ». C’est aussi vouloir dépasser, écraser l’autre, donc pousser à se surpasser. De Stendhal à Zola, de Lamartine à Verlaine, de George Sand à Gide, de Balzac à Goncourt, de Rimbaud à Péguy, de Proust à Aragon, Anne Boquel et Etienne Kern reviennent donc sur cette face cachée de la littérature française, où pleuvent les coups bas et s’abattent les réparties cinglantes. Leur vaste culture littéraire leur assure une maîtrise totale du sujet, servie par une narration à la fois amusée et entraînante, témoignant, par delà ce beau jeu de massacre, d’une certaine tendresse envers nos monstres sacrés du roman hexagonal...
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