« Divine surprise », sans mauvais jeu de mots, que la parution en français de l’un des plus importants travaux de l’historiographie allemande de ces vingt dernières années. La biographie essentielle du hiérarque nazi Werner Best composée par Ulrich Herbert en 1996 avait en effet mis l’accent sur l’existence de cette élite nationale-socialiste qui avait dirigé l’appareil de la Sécurité d’Etat du IIIème Reich, cette « génération sans esprit de compromis » qu’a également analysée son confrère Michael Wildt dans un autre ouvrage qui vient d’être traduit… en anglais. Une génération d’intellectuels trop jeunes pour connaître la guerre, mais qui avaient subi de plein fouet le traumatisme de la défaite de 1918, et qui avaient été par trop marqués par une idéologie aussi froide qu’elle était extrémiste, faisant de la « communauté nationale/raciale » le fondement de toute leur vision du monde – bref, une réflexion dite völkisch.
Werner Best en constitue, à ce titre, l’exemple le plus significatif. Né en 1903, il a échappé à l’horreur des tranchées, mais, dans sa Rhénanie natale, il a vécu l’occupation française, laquelle a heurté son patriotisme adolescent. Intellectuel aussi brillant que singulièrement naïf, il s’est efforcé de compenser les frustrations nées de cette époque – et de sa propre banalité – en élaborant un corpus intellectuel proprement völkisch, marqué par une analyse censée être « lucide », « objective » et « dépassionnée » du monde qui l’entoure (le concept allemand d’une telle réflexion étant la Sachlichkeit). Le produit de cette mauvaise digestion des écrits de Darwin et autres théoriciens racialistes et pangermanistes sera une doctrine se rapprochant immanquablement de l’idéologie hitlérienne : ce qui prévaut chez l’humanité n’est autre qu’une lutte pour la vie entre les peuples qui la composent, la guerre, le génocide, de même que les droits de l’homme, la sécurité collective, n’étant que des instruments de domination et d’affaiblissement d’autrui… Dans cette optique, un « état de nature » international, tous les coups sont permis. Rien d’étonnant, dès lors, à ce que Best adhère au Parti nazi en 1930, et conspire contre la République de Weimar, avant d’être recruté par Heydrich au sein de l’organisation policière nazie dans le cadre de la mise au pas de l’Allemagne consécutive à l’accession de Hitler au pouvoir.
Best fait donc partie de ces jeunes intellectuels certains de constituer une passerelle entre l’idéologie völkisch et les masses populaires. Il manifeste ses talents d’organisateur en jouant un rôle de premier plan dans la mise en œuvre d’un nouvel organisme policier, la Gestapo, avant de planifier les premiers meurtres de masse du régime en Pologne. Mais il se montre trop intelligent, donc trop dangereux, pour Heydrich, qui préfère s’en débarrasser. Best est alors affecté… en France, transformé en une sorte de « super-Ministre de l’Intérieur » en zone occupée. Là encore, entre deux négociations avec le très coopératif régime de Vichy, Best se laisse aller à ses cogitations sur la lutte pour la vie et l’art et la manière d’assurer la domination du peuple allemand sur l’ensemble de sa zone d’influence, établissant avec la précision glacée du sociologue meurtrier, les différents « modèles » d’occupation de territoires, concluant que la meilleure manière d’assurer une exploitation effective d’un pays pour le plus grand bien du Reich consiste à rechercher la collaboration effective de son gouvernement. De fait, il planifie la répression en France, puis a l’occasion de mettre ses idées en pratique au Danemark, dès la fin 1942, où son habileté tactique manque de peu d’aboutir à une réelle coopération germano-danoise bénéfique pour l’occupant. Les revers allemands sur tous les fronts refroidissent les tendances danoises à l’entente avec l’Allemagne, durcissant les tensions dans ce pays au second semestre 1943. Pour ramener l’ordre sans porter atteinte aux acquis de la collaboration, Best recommande à Berlin la déportation des Juifs de ce pays, mais le peuple danois organise en quelques semaines une vaste opération de sauvetage mettant en échec ce funeste projet. Best préfère ne pas insister : après tout, l’évacuation des Juifs du Danemark a effectivement purgé ce pays de l’« influence juive », ce qui reste, à ses yeux, tout aussi appréciable…
Le sort de Best après la guerre est relativement clément. Son cas représente un casse-tête juridique pour les Danois, qui multiplient à son égard les condamnations incohérentes, étant entendu qu’il s’agit essentiellement de faire oublier l’attitude plus qu’équivoque du gouvernement de Copenhague avant son revirement de 1943… L’ex-nazi, libéré, retournera en Allemagne, où il supervisera la stratégie de défense de ses collègues face aux procès qui leur sont intentés dans les années soixante, tout en restant en contact avec les historiens allemands... Il mourra le 23 juin 1989, quelques mois avant la chute du Mur de Berlin, digne fossile des perversions allemandes du XXème siècle. Sept ans plus tard, Ulrich Herbert rédigera sa biographie, celle d’un intellectuel méthodique, vaniteux et pervers, une épave humaine composant une vision paranoïaque et monstrueuse de la réalité pour donner un sens à sa propre médiocrité.
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