"La représentation d’une chose passée peut être un acte anodin quand il s’agit de souvenirs personnels. Mais, dès que ces représentations touchent plus profondément l’individu, dès qu’elles entrent en contradiction avec les discours officiels, les fondements du droit ou les souvenirs d’autres groupes de personnes ayant vécu les mêmes événements, la réminiscence devient moins évidente et plus douloureuse." Ces lignes récentes de Benjamin Stora ("La France et "ses" guerres de mémoire", in Pascal Blanchard & Isabelle Veyrat-Masson - dir. -, Les guerres de mémoire. La France et son histoire, La Découverte, 2010, p. 7) rencontrent une pertinence particulière dès que sont évoquées les "années noires", celles de la France vaincue, occupée et martyrisée par l’Allemagne nazie et le régime de Vichy - à plus forte raison lorsque ceux qui incarnent les héros de la mémoire nationale croisent le chemin de ceux qui en représentent la honte refoulée, ce qui aboutira en l’espèce à un bien paradoxal renversement des valeurs.
A cet égard, le legs mémoriel des engagés volontaires français dans l’armée allemande et la Waffen S.S. n’a pas été sans illustrer cette assertion, outre de perpétuer une certaine ambivalence. Curieusement, les historiens ne se sont pratiquement pas intéressés à ces quelques milliers d’hommes ayant fait le choix diamétralement inverse des Français Libres et de la Résistance (si l’on excepte une contribution, datée, de Jacques Delarue, ainsi que la synthèse réalisée par M. Giolitto, chroniquée sur notre site, qui ne reste qu’un travail pionnier, ou le résumé livré par l’historien allemand Rolf-Dieter Müller, An der Seite der Wehrmacht. Hitlers ausländische Helfer beim "Kreuzzug gegen den Bolchewismus" 1941-1945, Ch. Links Verlag, 2007, p. 122-130). Il n’est pas non plus inintéressant de constater qu’aucun procès "mémoriel" n’est intervenu à l’encontre de ces vétérans au passé douteux, alors que des poursuites judiciaires pour crimes contre l"humanité étaient amplement justifiées, comme on le verra ci-dessous. Certes, ont finalement été jugés, au prix de mille difficultés, le boucher de la Gestapo (Klaus Barbie), le médiocre Milicien (Paul Touvier), et le haut-fonctionnaire de Vichy (Maurice Papon), sachant que d’autres figures emblématiques de la Collaboration, telles que Darquier de Pellepoix ou Jean Leguay, sont décédées avant de pouvoir rendre des comptes à la Justice, de même que René Bousquet, assassiné par un déséquilibré. Mais la collaboration militaire française, elle, n’a pas eu l’honneur d’une convocation dans le box des accusés. Or, ses incarnations n’ont pas toutes, loin s’en faut, été jugées (et pas nécessairement pour des massacres de civils à l’Est), outre que la Justice de l’immédiat après-guerre s’est, pour tout dire, montrée des plus indulgentes, dans la mesure où l’ensemble des accusés faisant l’objet de condamnations ont rapidement bénéficié de mesures d’amnisties et de remises de peine...
Il appartiendra aux historiens d’analyser ces lacunes historiographiques et judiciaires qui font partie intégrante du legs mémoriel de la Collaboration et de l’Occupation. Le fait est que plusieurs écrivains et "anciens" de la L.V.F. et de la "division" S.S. "Charlemagne" en ont profité pour occuper ce terrain en friche. Du vétéran Christian de La Mazière (Le Revêur casqué, Robert Laffont, 1972), rendu célèbre par le film Le Chagrin et la Pitié, aux ouvrages épiques de Jean Mabire, dont Eric Lefèvre était le collaborateur, s’est dessinée progressivement une vision romantique de ces soldats engagés dans cette noble croisade que sera le combat contre le communisme, laquelle rencontre encore aujourd’hui un certain succès.
Cette représentation a d’ailleurs été mise en valeur par une sanglante anecdote, à savoir l’exécution, vraisemblablement sommaire, le 7 ou 8 mai 1945, de douze Waffen S.S. français par des soldats de la 2ème D.B. à Bad Reichenhall (Bavière). Cette lamentable exaction, propre à toutes les armées de tous les conflits, peut certes apparaître dérisoire au regard des crimes de masse perpétrés par les puissances de l’Axe, en particulier si l’on se souvient qu’au second semestre 1941 les Allemands feront périr de faim et de maladie deux millions de prisonniers de guerre soviétiques (près de trois millions d’entre eux, au total, ne survivront pas au conflit) - voir sur ce sujet Christian Streit, Keine Kameraden. Die Wehrmacht und die sowjetischen Kriegsgefangenen 1941-1945, Dietz Verlag, 1997, ainsi que, pour une argumentation plus juridique, et tout aussi accablante pour la Wehrmacht, Alfred Streim, Sowjetische Gefangene in Hitlers Vernichtungskrieg. Berichte und Dokumente 1939-1945, C. F. Müller Juristischer Verlag, 1982, sans oublier le récent Der Kommissarbefehl. Wehrmacht und N.S.-Verbrechen an der Ostfront 1941/42, par Felix Römer, Schöningh Verlag, 2008.
Elle n’en est pas moins lourdement symbolique. Tout d’abord, elle intervient alors que la Deuxième Guerre Mondiale s’achève officiellement en Europe, ce qui accentue le côté tragique de l’affaire. En outre, et surtout, elle implique un héros national, le général Leclerc. Ce brillant homme de guerre avait accumulé les hauts faits d’armes, de Koufra à Ksar Rhilane, de la Normandie à Paris, de Dompaire à Strasbourg, et ce jusqu’au "Nid d’Aigle" d’Adolf Hitler à Berchtesgaden. Il est devenu avec les années une icône de la France Libre et de la Libération, incarnant toutes les vertus dont se réclamait le gaullisme de guerre : choix de la modernité, refus de la compromission vichyste, héroïsme, générosité. Certes, l’image, sans être inexacte, jetait un voile sur certains pans du réel, comme l’a bien montré l’un des meilleurs biographes du sujet, Jean-Christophe Notin (Leclerc, Perrin, 2005 - recensé sur le site de l’Histobiblithèque - ou encore André Martel, Leclerc. Le soldat et le politique, Albin-Michel, 1998). La légende, toutefois, n’était pas si éloignée des faits. Leclerc était surtout un militaire de talent doublé d’un soldat politique dévoué à De Gaulle : très marqué à droite au point d’en être antisémite avant la guerre, il saura évoluer après avoir choisi de rallier De Gaulle et lutter contre l’Allemagne et Vichy. Bref, à l’instar de Jean Moulin pour la Résistance, Leclerc reste l’une des figures de proue de la mémoire de la France Libre, celle qui restera le mieux attachée à la libération du territoire en 1944-1945.
C’est pourquoi, sans doute, l’affaire de Bad Reichenhall a-t-elle fait l’objet d’un véritable "buzz" médiatique chez les nostalgiques de l’Ordre nouveau, essentiellement sur Internet : il est vrai que tout est bon à prendre, et le sort funeste de ces douze S.S. français fusillés, dans cette logique, est souvent destiné à faire contrepoids au lourd passif du IIIème Reich et de la Collaboration. Indignation somme toute sélective, pour ne pas dire hypocrite : l’implication des volontaires français sous l’uniforme allemand dans le massacre de plusieurs milliers de civils soviétiques, femmes et enfants inclus, n’a pas fait l’objet de tant d’agitation. L’on verra d’ailleurs plus loin que ce n’est que grâce aux recherches entreprises par le grand historien américain Raul Hilberg que sera révélée, dans les années 1990, la participation de la L.V.F. à l’extermination des Juifs : cette atrocité avait été tue pendant cinquante ans.
Il n’en demeure pas moins que le dossier de Bad Reichenhall n’est pas sans être embarrassant pour les admirateurs de la France Libre, au point de voir, dans bien des échauffourées internautiques, des défenseurs de Leclerc sombrer dans une polémique censée justifier cette tuerie, donnant ainsi du grain à moudre à leurs contradicteurs soucieux, au contraire, de discréditer cette noble cause. Par delà cette indéniable "guerre des mémoires", il n’y a pourtant pas lieu d’en débattre plus avant : l’affaire de Bad Reichenhall révèle un authentique crime de guerre, dans la mesure où, conformément aux conventions internationales, ces prisonniers de guerre, désarmés et ayant confié leur sort au vainqueur, ne pouvaient devenir les cibles d’un peloton d’exécution. "Traîtres à la patrie", ils n’en méritaient pas moins un procès régulier.
Une telle qualification juridique, cependant, est loin de tout expliquer, ce d’autant que, pour persister dans le jargon judiciaire, les responsabilités de chacun, de même que les circonstances aggravantes ou atténuantes, restent à déterminer. Or, l’affaire demeure méconnue. Aucun historien n’ayant eu le courage de s’y attaquer, elle a surtout donné lieu à de nombreuses rumeurs et contrevérités. Fait incroyable, bien des questions essentielles sont demeurées sans réponse : l’exécution a-t-elle été commanditée par Leclerc lui-même ? y-a-t-il eu réunion d’un tribunal militaire ? qui étaient les victimes ? Et surtout, pourquoi un tel meurtre ?
Ces questions, Eric Lefèvre, qui s’est spécialisé dans le récit des aventures militaires de la Waffen S.S. et des volontaires français sur le Front de l’Est, et Olivier Pigoreau, que l’on présente comme journaliste, ont entrepris d’y répondre au terme d’une enquête facilitée par leurs contacts avec les milieux d’anciens Waffen S.S. français et, affirment-ils, parmi les vétérans de la 2ème D.B. A première vue, l’on ne peut que se féliciter de leurs prétentions d’objectivité. Ces deux auteurs se sont même intéressés à des questions annexes : l’un des prisonniers aurait-il pu s’évanouir dans la nature ? est-il vrai que l’accident d’avion dont a été victime Leclerc deux ans plus tard aurait été causé par l’un des proches de ces fusillés ?
Pourtant, la déception est de taille. Car le fait est, malheureusement pour MM. Lefèvre et Pigoreau, que ce livre ne tient pas ses promesses. Paradoxalement, si certaines affirmations entourant les circonstances de cette exécution sommaire peuvent être admises, l’ouvrage d’ensemble accouche d’une explication du drame qui n’emporte pas l’adhésion. La faute à une grille de lecture inadaptée, celle de la "guerre civile franco-française", qui les pousse à noircir le tableau lorsqu’il s’agit d’évoquer Leclerc et ses hommes, tout en présentant les Français ayant choisi de servir dans l’armée nazie sous un jour quelque peu complaisant, outre que le traitement des sources par ces deux auteurs incite à la méfiance. L’ouvrage, à dire vrai, semble être le dernier avatar en date d’une vision particulièrement dépassée de l’armée allemande en général et de la collaboration militaire française en particulier, puisque relevant de l’argumentaire dit de la "cause perdue". Mais développons un peu.
Leclerc, les Français Libres et la 2ème D.B. : machine de guerre, ou horde de criminels ?
Le premier chapitre se révèle, sur un plan historique, lourdement problématique. Consacré à un - bref - historique du général Leclerc et de sa 2ème D.B., il multiplie inexactitudes, approximations et omissions. Eric Lefèvre et Olivier Pigoreau semblent en effet ne vouloir retenir que les faits et les hypothèses les plus défavorables à Leclerc, au prix d’une sérieuse distorsion de la vérité historique.
L’exploit de Koufra, notamment, est réduit à un vague coup de chance, et l’on apprend à cette occasion que l’attaque se serait révélée inutile dans la mesure où les Italiens comptaient évacuer la place - une allégation démentie par les faits, et notamment Jean-Christophe Notin dans sa biographie pourtant allègrement utilisée par nos deux auteurs (Notin, op. cit., p. 122) ! Si ces derniers insistent complaisamment sur les tensions internes à la 2ème D.B. après l’unification des F.F.L. et de l’Armée d’Afrique, rien n’est dit sur le talent, à base de pragmatisme, avec lequel Leclerc va réussir à fédérer son unité et la transformer en véritable machine de guerre.
Dans la logique adoptée par nos deux auteurs, les différents succès militaires de Leclerc sont ainsi gommés : l’éclatante victoire de Ksar Rhilane en mars 1943 contre l’Afrikakorps n’est pas mentionnée ; les prestations de la 2ème D.B. en France en août 1944 sont réduites à l’échec de sa première action offensive contre la 9. Panzer-Division les 9-10 août 1944, et au retard généré par l’avance des forces françaises sur les mouvements de la 5th Armored Division en route vers Falaise pour boucler la poche dans laquelle ont été enfermées les armées allemandes de Normandie, MM. Lefèvre et Pigoreau se plaisant à relater les crises de fureur des généraux américains, Patton en tête.
C’est là encore oublier qu’il ne s’agit là que de deux incidents qui ne remettent pas en cause les prouesses militaires de la 2ème D.B. à cette même période, laquelle a su au contraire agir conformément aux attentes de ce même Patton, au point de susciter sa fierté lorsque Leclerc va s’emparer d’Argentan, facilitant la fermeture de la nasse (voir, dans l’ensemble, Notin, op. cit., p. 252-267). La fuite de plusieurs milliers d’Allemands de la poche de Falaise résulte en vérité des retards pris par Montgomery au nord, et de l’extrême combativité des encerclés, qui parviendront à se dégager quelques précaires couloirs d’évacuation. Mais n’exagérons rien : si plusieurs dizaines de milliers d’Allemands parviendront à s’enfuir, leur nombre réduit (probablement moins de 50.000, et 20.000 selon plusieurs historiens), de même que la perte de leur matériel, relativisent la portée d’un tel "succès" - voir sur ce point Eddy Florentin, Stalingrad en Normandie, Presses de la Cité, 1994 (rééd.).
Par ailleurs, croit se rappeler l’auteur de ce compte-rendu, la 2ème D.B. n’a-t-elle pas taillé en pièces une Panzer-Brigade à Dompaire, en septembre 1944 ? Oui, conviennent les deux écrivains, mais, s’empressent-ils de rappeler, grâce à l’aide de l’aviation alliée... Rien ne sera dit, bien sûr, sur les aspects terrestres de ce violent affrontement. MM. Lefèvre et Pigoreau accumulent, en outre, les commentaires désobligeants que les généraux alliés adressaient à Leclerc, mais sans reproduire les félicitations auxquelles il a eu droit de leur part. Or, l’ensemble de ces commentaires permettent de réaliser que les Alliés reprochaient surtout à Leclerc son indépendance, tant intellectuelle que politique, mais ne lui contestaient guère ses aptitudes militaires - voir, sur la pratique guerrière de Leclerc, Notin, op. cit., ainsi qu’André Martel, Leclerc, op. cit., et Jean Compagnon, Leclerc. Maréchal de France, Flammarion, 1994.
De même la libération de Strasbourg en novembre 1944 fait-elle l’objet d’un traitement pour le moins tendancieux. MM. Lefèvre et Pigoreau insistent sur l’absence d’enthousiasme des civils libérés, à tel point que Leclerc devra promulguer un ordre consistant à faire fusiller cinq otages allemands si l’un de ses hommes se fait tuer par un franc-tireur à l’intérieur de la ville. Mais nos deux auteurs commettent une lourde erreur en écrivant que cette proclamation "s’adresse à la population de la capitale alsacienne". Comme en témoigne la presse anglo-saxonne de l’époque (exemple 1, exemple 2, exemple 3), cet ordre prévoyait que les représailles visaient des "otages allemands", qui pouvaient être en pratique les occupants arrêtés à Strasbourg par les libérateurs et les autorités locales (176 d’entre eux étant des agents de la police et de la Gestapo, d’autres étant fonctionnaires du Parti nazi, d’autres encore considérés "suspects"). Nos deux auteurs se bornent à rappeler, probablement après s’être arrêté à une lecture partielle du livre de Jean-Christophe Notin, que la présence de plusieurs civils allemands sur place résultait essentiellement de la politique de nazification de l’Alsace, prévoyant l’envoi de colons sur ce territoire promis à la germanisation, et que la ville de Strasbourg, quoique libérée, restait la cible de l’artillerie ennemie, dont on pouvait croire qu’elle était guidée par des agents présents sur place. Mais il faut ajouter que la rapidité de l’offensive avait surpris plusieurs milliers de soldats allemands dans Strasbourg, et certains s’étaient empressés de se revêtir en civil. De fait, de nombreux snipers étaient restés sur place, faisant persister le climat de la terreur nazie, peut-être avec l’aide de colons allemands et collaborateurs locaux. Deux des hommes de Leclerc avaient ainsi été assassinés par des Allemands qui s’étaient faits passer pour des policiers. Ailleurs, c’est un aumônier des troupes françaises qui sera abattu à coups de mitraillette. De fait, la sécurité des forces libératrices et de la population était mise en danger, ce qui qui, ajouté au récit des atrocités allemandes dans les semaines, les mois, les années qui précédaient, peuvent expliquer, chez Leclerc, cette directive, laquelle, en définitive, ne sera jamais mis à exécution, après avoir été officiellement désavouée par le Haut-Commandement allié - sur cette polémique, Notin, op. cit., p. 298-299 sera utilement complété par Perry Biddiscombe, Werwolf ! The History of the National Socialist Guerrilla Movement 1939-1946, University of Toronto Press, 1998, p. 200-201, André Martel, Leclerc, op. cit., p. 308, et, de manière plus générale, sur l’épuration dans cette région, Jean-Laurent Vonau, L’épuration en Alsace. La face méconnue de la Libération 1944-1953, La Nuée Bleue, 2005.
Il y a d’ailleurs lieu d’apporter, sur ces chapitres consacrés à Leclerc, une dernière précision. De toute évidence, nos deux auteurs ont puisé nombre de leurs affirmations dans la biographie qu’a réalisée Jean-Christophe Notin. Il va sans dire que cette dernière étude dresse un portrait de Leclerc d’une grande fiabilité historique, et qui s’avère aux antipodes de ce qu’en retiennent MM. Lefèvre et Pigoreau. On en déduira que ces derniers n’ont, le plus souvent, sélectionné que les quelques rares informations de ce riche ouvrage qui servaient leurs thèses, laissant de côté l’essentiel, et surtout passant sous silence bien des faits propres à démentir, sinon relativiser, leur propos. Dans ces conditions, il apparaît légitime de s’interroger sur la nature douteuse d’un tel procédé, qui soulève la redoutable question de savoir s’il n’a pas été mis en pratique sur d’autres chapitres. Il est vrai que le malaise persiste à la lecture de la suite, consacrée aux victimes de l’affaire.
Les volontaires français sous l’uniforme allemand : criminels de guerre ou aventuriers d’une épopée tragique ?
Alors que Leclerc et la 2ème D.B. semblent devoir être rabaissés, l’engagement des volontaires français sous l’uniforme allemand résonne, à l’inverse, des accents d’une épopée tragique, au nom d’un idéal déçu, la croisade contre le communisme. Ce qui n’a rien d’étonnant quand on lit, sous la plume de ces deux écrivains, que l’Allemagne n’aurait fait que devancer une invasion soviétique programmée en 1941, une ineptie historique réfutée depuis longtemps par tous les historiens sérieux (voir une synthèse de cette controverse par Nicolas Bernard, "La théorie du Brise-Glace", Batailles & Blindés, Barbarossa, vol. I, hors-série n°11, oct. 2009, p. 28-33) !
La description de la collaboration militaire française est en effet des plus lacunaires, malgré l’apparence de précision que s’efforcent de construire les auteurs de Bad Reichenhall. Ils apportent, effectivement, plusieurs précisions événementielles et structurelles sur le sujet méconnu de la L.V.F. et de l’unité Charlemagne. Toutefois, si les luttes de faction au sein des milieux collaborationnistes nous sont relatées, c’est en vain que l’on cherchera des précisions sur les profits financiers accumulés par ces mouvances à partir des donations effectuées à la Légion, et qui avaient fait l’objet de détournements de fonds : la L.V.F., outre d’être un instrument (dérisoire) de lutte pour le pouvoir entre collaborationnistes, s’avérait un moyen de se constituer, pour eux, un trésor de guerre (sur ce point, voir Henri Michel, Paris allemand, Albin Michel, 1981, p. 122 ainsi que Jacques Delarue, Trafics et crimes sous l’Occupation, Fayard, 1968, p. 194-198).
Même déception sur l’aspect guerrier du propos. Les prestations militaires de ces collaborateurs en uniforme allemand font l’objet, reconnaissons-le volontiers, de passages qui ne sont pas dénués d’intérêt. Mais les auteurs semblent avoir été réticents à analyser la véracité d’une sanglante anecdote intervenant fin avril 1945, relatée - de manière très approximative - par l’historien Jacques Delarue, à savoir le meurtre, par les Waffen S.S. incluant les combattants S.S. français, de soldats allemands du Stalag VII A de Moosburg, peu désireux de se battre pour le Reich agonisant (Delarue, op. cit., p. 232-233). Si cet événement est mentionné, de même que l’exécution de seize S.S. français par les Américains sur la place de Moosburg, peut-être à effet de réprimer ce sursaut de fanatisme inopiné, les deux auteurs ne l’admettent toutefois que du bout des lèvres, au conditionnel, faisant preuve d’une bien étrange prudence qu’il eût été avisé d’user sur les autres chapitres s’attaquant au général Leclerc. Le motif de ces meurtres de soldats allemands est d’ailleurs réduit à une explication pour le moins complaisante : les S.S. auraient ouvert le feu sur leurs compatriotes parce qu’ils auraient été furieux d’apprendre que les autorités locales de la Wehrmacht (qui souhaitaient se rendre pour éviter toute effusion de sang inutile) auraient cherché à les berner, dans la mesure où ils n’avaient pas l’intention de déposer les armes et, donc, pouvaient mettre en échec le processus de reddition. Bref, ils se seraient sentis trahis d’"avoir perdu des hommes inutilement" dans les combats avec les Américains pour Moosburg : ou comment expliquer une atrocité commise dans les derniers jours du nazisme par la notion de "camaraderie d’armes", trahie par des officiers qui, pourtant, avaient fait preuve d’une plus grande lucidité sur la suite des événements...
Il convient de reconnaître que MM. Lefèvre et Pigoreau se sont livrés à un certain effort de recherche autour des victimes de Bad Reichenhall, cinq d’entre elles étant identifiées. Le cahier d’illustrations, qui leur est totalement consacré, est, à ce titre, absolument pertinent. L’on apprendra que la plupart de ces hommes ne dissimulaient pas leur antisémitisme, mais cette donnée n’est pas creusée. En cette matière, seul le cas de Serge Krotoff, ancien Directeur régional de la Police des Questions juives à Montpellier en 1942, fait l’objet de développements plus conséquents, mais tout se passe comme si MM. Lefèvre et Pigoreau cherchaient à réduire sa participation à la politique antisémite de Vichy, voire à insinuer... qu’il serait en fait un agent-double, ce qui n’est pas sérieux.
Il est vrai que, de manière générale, l’antisémitisme des collaborateurs militaires français ne fait l’objet d’aucune analyse dans cet ouvrage lorsqu’il s’agit d’évaluer leurs motivations. Par contre, nos deux auteurs, évoquant la candidature de volontaires antillais et maghrébins, osent énoncer que "paradoxalement, c’est en 1941, dans la L.V.F., et sous l’uniforme allemand timbré de l’aigle à croix gammée, que l’amalgame ethnique aujourd’hui de règle dans l’armée française s’est manifesté pour la 1ère fois" (p. 33), avant de relativiser l’affirmation... en note de bas de page (l’essentiel des Maghrébins engagés sera finalement fondu en une compagnie distincte des autres unités, avant d’être dissoute, en 1942), sachant que dans l’ensemble nombre de candidats potentiels seront écartés par les services sanitaires allemands, et qu’au final le premier semestre de recrutement n’intègrera que 3.000 hommes à la Légion. De quoi relativiser l’allégation faisant de la L.V.F. le précurseur de la formule "Black-Blanc-Beur"...
Pour revenir à l’antisémitisme, MM. Lefèvre et Pigoreau gardent un silence total sur la participation enthousiaste des engagés volontaires français à une extermination de déportés juifs à Kruszyna, en Pologne, en 1942 (Raul Hilberg, Exécuteurs, victimes, témoins, Gallimard, coll. Folio-Histoire, 2004, p. 143). L’implication de la L.V.F. dans les massacres de civils sur les arrières du Front de l’Est est certes rappelée, mais sans insistance, sachant que nous lisons que certains de ces bourreaux ont fait l’objet de condamnations prononcées par des cours martiales (MM. Lefèvre et Pigoreau croient heureusement bon d’ajouter que ces condamnations semblent être intervenues pour des actes commis de leur propre initiative). Cette brève présentation des faits par ces deux auteurs se révèle d’autant plus tendancieuse que l’on finit même par se demander qui est la véritable victime de ces exterminations massives, les civils exécutés ou les assassins... Sur les atrocités de la L.V.F., il conviendra, pour revenir à la réalité historique, évidemment moins favorable à ces volontaires français, de se reporter à Kuzma Ivanovic Kozak, "Franzosen in den Verbanden der Wehrmacht", in Wolf Kaiser (dir.), Täter im Vernichtungskrieg. Der Überfall auf die Sowjetunion und der Volkermord an den Juden, Propyläen-Verlag, 2002, p. 160-165, qui indique que la L.V.F. a participé à de nombreuses opérations dites de "sécurité" impliquant la mise à mort de plusieurs milliers de civils, et qui étaient prétexte au pillage des ressources.
Et pour cause. Dans ce Bad Reichenhall, la politique d’exploitation des territoires soviétiques par les Allemands y est mentionnée en une phrase, alors que la Biélorussie, où a officié la L.V.F., est l’une des zones de l’Empire nazi qui a souffert le plus de la guerre : annihilation de sa communauté juive et d’une partie de la population non-juive par balles, par gaz, par famine ou maladie, anéantissement des infrastructures, exploitation et pillage des ressources perpétrés par les forces d’occupation (sans oublier les destructions et évacuations d’usines perpétrées par l’Armée rouge en retraite en 1941) - voir sur ce point l’étude magistrale de Christian Gerlach, Kalkulierte Morde. Die Deutsche Wirtschafts- und Vernichtungspolitik in Weissrussland 1941 bis 1944, Hamburger Edition, 2000, qui mériterait indéniablement une traduction française (en français, on consultera également avec intérêt Masha Cerovic, "Les habitants de Minsk face à l’occupation allemande", publié sur le site de l’Institut Pierre Renouvin). Bref, c’est dans cet enfer d’origine allemande qu’a agi la L.V.F., ce au service du Reich.
A ce propos, il nous est tout de même relaté que l’autorité hiérarchique de la L.V.F., le General der Infanterie Von Schenckendorff, aurait tenu à limiter le plus possible la stratégie d’extermination des civils dans la lutte anti-partisans, lesquelles seraient dues aux seuls S.S. Il eût pourtant été intéressant de rappeler que ce même général avait manifesté un franc enthousiasme pour cette même stratégie jusqu’au printemps 1942. Il avait établi, en Pologne occupée, et de sa propre initiative, un ratio de dix otages exécutés pour un Allemand tué (Ben Shepherd, War in the Wild East. The German Army and Soviet Partisans, Harvard University Press, 2004, p. 46). Affecté en Biélorussie occupée, il avait également multiplié les actions de meurtres collectifs à l’encontre des villages locaux dans le cadre de la lutte anti-partisans, tout en orientant cette répression contre les Juifs, ce dans le cadre d’une politique génocidaire décidée au plus haut niveau, et qu’il appliquait sans état d’âme, en cordiale collaboration avec les S.S. (voir Shepherd, op. cit.). Ce n’est que le 3 août 1942, plus d’un an après le début de l’invasion de l’U.R.S.S., que Schenckendorff donnera l’ordre de ne pas abattre femmes et enfants dans sa propre zone, non par souci d’humanité, mais parce qu’il avait constaté que cette méthode était contreproductive et renforçait, au contraire, l’action des partisans (particulièrement réduite en 1941) - voir Jürgen Förster, Die Wehrmacht im NS-Staat. Eine strukturgeschichtliche Analyse, Oldenburg Verlag, 2007, p. 65.
L’on ne peut que s’interroger sur cette grossière omission commise par les deux auteurs de Bad Reichenhall, toujours prompts en revanche à souligner l’existence des quelques exactions reprochées aux Alliés en général et à Leclerc en particulier. Au-delà du cas emblématique de Von Schenckendorff, il est acquis que la Wehrmacht était impliquée jusqu’au cou dans les crimes du régime nazi, et que la guerre anti-partisans cachait en fait de vastes entreprises d’extermination ciblant majoritairement les Juifs - voir, sur ces points, l’excellente synthèse historiographique réalisée par Wolfram Wette, Les crimes de la Wehrmacht, Perrin, 2009 (chroniquée sur le site de l’Histobibliothèque) ; Gaël Esmann et Stefan Martens (dir.), Occupation et répression militaire allemandes. La politique de "maintien de l’ordre" en Europe occupée, Autrement, 2007 (chroniqué sur le site de l’Histobibliothèque) et Nicolas Bernard, "Une guerre d’extermination", Batailles & Blindés, Barbarossa, vol. II, hors-série n°12, mars 2010, p. 4-29.
En toute hypothèse, il y a là de quoi relativiser l’orientation purement anticommuniste de ces "croisés" en uniforme feldgrau. Procédons sur ce point à d’utiles compléments sur lesquels ne se sont pas attardés MM. Lefèvre et Pigoreau. A côté des incorporés motivés par la haine du communisme, ou animés par la foi religieuse, notons que l’anticommunisme des volontaires collaborationnistes de la L.V.F. (qui reste une émanation du collaborationnisme), se conjugue à un fervent antisémitisme, point qu’il ne faut pas perdre de vue lorsqu’il est question d’examiner le cas des volontaires "politiques". Par ailleurs, l’idéologie n’est pas toujours, loin de là, à l’origine des recrutements, comme le révèle l’historien Jean-Paul Brunet : "la plupart, en cette période de chômage et de difficultés économiques, étaient attirés par les soldes : leur moyenne s’établissait mensuellement à 2.300 francs pour un soldat (3.000 francs avec la prime familiale s’il était marié), 5.000 francs pour un sous-officier, 10.000 pour un officier (un lieutenant touchait 7.000 francs, "le" colonel 19.000." (J.-P. Brunet, Jacques Doriot, Balland, 1986, p. 365). M. Brunet poursuit : "Aventuriers, marginaux étaient nombreux dans les rangs de la L.V.F., mais aussi les repris de justice dont Fernand de Brinon lui-même signale l’importance dans ses Mémoires et dont un rapport de police d’octobre 1944, avec une certaine dose d’exagération, évalue la proportion à 70 % de légionnaires." (ibid., p. 366) L’historien français relatait, en outre, que "l’appât de l’argent suscita d’ailleurs des escroqueries caractérisées : des "volontaires" venaient signer un engagement sous un faux nom, empochaient la prime d’engagement, puis disparaissaient avant de reparaître parfois un peu plus tard sous un autre nom" (ibid.).
S’agissant des activités de la L.V.F. en Biélorussie, le "Rapport sur la situation de la L.V.F. dans l’Est", rédigé le 24 juin 1943 par le commandant Simoni, chef de bataillon de la L.V.F. , et cité par Jean-Paul Brunet (ibid., p. 409-412), témoigne du malaise profond régnant au sein de cette unité à cette époque : "La plupart, largement plus de la moitié, des membres de tous les grades du bataillon ne voient dans leur présence en Russie que l’occasion, somme toute, de mieux s’alimenter qu’en France, d’avoir grâce à l’insuffisance de leurs cadres et à la complicité (par abstention) de l’E.M.L.A. [Etat-Major de Liaison Allemand, organe de liaison entre les volontaires et l’armée allemande, N.D.L.R.] une certaine indépendance permettant une existence quelque fois agréable et la possibilité de vivre paresseusement, bien fournis en femmes et en vodka. La rançon constituée par le risque est acceptable." De sorte que Jean-Paul Brunet pouvait conclure : "Bref, la proportion de gradés et d’hommes de troupes venus pour lutter contre le communisme et décidés à se battre ne dépasserait pas 40 %" (ibid., p. 410). En d’autres termes, aux fanatiques issus de la mouvance collaborationniste, il fallait ajouter un fort agrégat de volontaires à la mentalité douteuse.
Ce triste constat vaut toutefois pour la L.V.F., le recrutement de Waffen S.S. français en 1943 paraissant davantage reposer sur des facteurs idéologiques. Au moins MM. Lefèvre et Pigoreau conviennent-ils que ces formations réputées essentiellement "anticommunistes" devaient, en outre, tourner leurs armes contre les Anglo-Saxons, fait qui démontre la parfaite hypocrisie de la rhétorique dite de la "croisade contre le Bolchévisme". Mais le propos est ici incohérent : tout en nous affirmant que cet épisode divise les collaborateurs français sous l’uniforme allemand et s’attire leur hostilité (p. 48-49), les deux auteurs tiennent à préciser (p. 46) que "pour une grande partie d’entre eux, surtout les militants du P.P.F., la lutte contre les Anglo-Américains, véhicules d’un système politique et d’une idéologie aussi néfastes que le bolchévisme, est plus que jamais d’actualité." Mais il faut les comprendre, n’est-ce pas, car cette hostilité est nourrie par "les bombardements alliés qui, depuis 1942, tuent des milliers de civils français"... Ce qui, je pense, se passe de commentaire.
L’exécution de Bad Reichenhall : un caprice d’enfant gâté ?
Cette accumulation d’omissions et d’erreurs n’est donc pas sans susciter le malaise. Mais qu’en est-il de la thèse centrale ? Rappelons-là brièvement. Le 8 mai 1945, les soldats américains remettent à la 2ème D.B. une douzaine de Waffen S.S. français, avec qui Leclerc va s’entretenir un bref instant. Quelques heures plus tard, ces mêmes prisonniers de guerre sont passés par les armes, les cadavres laissés à même le sol. L’ordre, nous assure-t-on, a été donné par Leclerc lui-même, lequel a en effet mal réagi lorsque l’un des prisonniers, le sous-lieutenant Briffaut, lui avait reproché de combattre en uniforme américain - ce qui témoignait effectivement que ce collaborateur n’avait rien renié (peu étonnant, quand on sait que ce même Briffaut avait souhaité, plusieurs années auparavant, rencontrer un certain Charles Maurras).
La date du 8 mai 1945 reste problématique, faute de concordance des témoignages. On sait que les documents de la 2ème D.B. indiquent que le gros du Régiment de marche du Tchad, et notamment la 4ème compagnie (dont fait partie le peloton d’exécution), a évacué les lieux au matin du 8 mai, ce qui tend à indiquer que les prisonniers ont été supprimés la veille. M. Lefèvre lui-même, dans une étude antérieure datant de 2006, assénait avec une tranquille assurance qu’"il y a tout lieu de croire que l’affaire s’est déroulée le 7 mai. Sans doute y-a-t-il eu postérieurement confusion dans les mémoires des témoins et acteurs, liant l’exécution au jour de la capitulation, du fait que seul le 8 mai est resté pour l’histoire la date officielle de la fin de la guerre." Pourquoi M. Lefèvre a-t-il, entre-temps, changé d’avis ? Puisque ce qui est évident en 2006 ne l’est plus en 2010, faut-il se demander si les certitudes d’aujourd’hui ne seront pas remises en cause demain ?
MM. Lefèvre et Pigoreau écartent également la thèse voulant que l’exécution ait été commanditée par un officier inconnu de la 2ème D.B., ou encore que l’un de ces officiers aurait mal interprété une réplique ambiguë de Leclerc. Il est vrai qu’ils ont essentiellement recours à des témoignages d’"anciens de la 2ème D.B." : on regrettera toutefois que ces témoins restent pour la plupart anonymes.
Il n’en demeure pas moins que ces deux auteurs apportent à l’appui de leurs accusations visant Leclerc un faisceau de présomptions qui interdisent d’écarter cette culpabilité d’un revers de main. Cette théorie serait même la plus convaincante si l’étude s’était révélée plus poussée. A cet égard, il eût été judicieux d’opérer une analyse serrée du mécanisme décisionnel de la 2ème D.B., sachant que l’on nous indique que d’autres exécutions de prisonniers de guerre sont intervenues en 1944-1945 sans que Leclerc n’ait, à ce titre, donné d’instruction... Par ailleurs, on nous cite des extraits d’une pièce documentaire majeure, à savoir le rapport du Directeur de la Gendarmerie et de la Justice militaire du 27 juillet 1950 : un tel document aurait gagné à être reproduit intégralement en annexe. Compte tenu des précédents errements de MM. Lefèvre et Pigoreau, le lecteur saurait au moins à quoi s’en tenir.
Bref, la thèse de la culpabilité directe de Leclerc est plausible, on serait même tenté de dire qu’elle est la plus persuasive, mais l’honnêteté nous conduit à avouer qu’une certaine méfiance envers le traitement des sources par les deux auteurs de Bad Reichenhall, tel qu’il ressort des faits exposés dans la présente critique, n’en maintient pas moins le doute. De fait, cette thèse n’est, en tous les cas, pas plus inepte que celle privilégiant l’intervention d’une autre officier.
Le mobile retenu, en revanche, est beaucoup moins convaincant, dans la mesure où il fait de Leclerc un enfant gâté, excédé par les remontrances que lui auraient adressées à l’époque les Américains, alors que la 2ème D.B. devait vider les lieux et était donc chassée de sa conquête. La réaction du général découlerait, dans ce contexte, d’une blessure d’orgueil née de la cinglante répartie du sous-lieutenant Briffaut, sachant que l’on nous assène quelques renvois à la biographie composée par J.-C. Notin et évoquant divers "coups de gueule" du libérateur de Strasbourg...
Une telle démonstration fait davantage appel à l’imagination qu’à la raison. Peut-on sérieusement assimiler de tels épisodes colériques, extraits de leur contexte, à une décision d’exécuter douze prisonniers de guerre ? Ce type d’amalgame est d’autant moins pertinent que MM. Lefèvre et Pigoreau n’ont pas cru utile d’évoquer bien d’autres épisodes attestant au contraire du réalisme et de la générosité de Leclerc, et qui ressortent de la biographie qu’en a livrée Jean-Christophe Notin qu’ils ne se privent pas d’utiliser abondamment.
A supposer que Leclerc ait effectivement donné un tel ordre (et cette supposition n’est pas absurde), une explication semble se dessiner à partir de bien des éléments de sa biographie. On sait en effet que Leclerc était désireux de faire justice, à l’encontre des traîtres de la collaboration et des criminels de guerre nazis. Ecoeuré par les atrocités allemandes dans l’est de la France en 1944, il avait tempêté : "Quel que soit le nombre de semaines, de mois pendant lequel l’Allemagne réussira encore à prolonger la guerre, elle devra bientôt s’incliner. J’emploierai alors tout mon poids à ce que justice soit faite." (Notin, op. cit., p. 291) Or, trois ou quatre jours auparavant, il s’était rendu à Dachau, camp de concentration et, à ce titre, mouroir nazi (ibid., p. 327). De surcroît, l’armée allemande n’avait pas bonne presse. Leclerc avait évidemment entendu parler du massacre d’Oradour, et avait personnellement constaté l’existence d’autres atrocités. Dans ces conditions, la réplique consternante de Briffaut aurait moins blessé son orgueil que démontré que ces Français qui avaient fait le choix du Reich, ces traîtres qui ne pouvaient donc qu’être nazis, n’étaient autres que des fanatiques, qui n’avaient rien renié, et qui devaient donc payer. Peut-être Leclerc a-t-il opéré le même raisonnement que celui qui l’avait poussé, six mois plus tôt à annoncer l’exécution de cinq otages allemands pour chaque soldat français tué à Strasbourg : l’ennemi étant, par définition, criminel, il ne méritait pas d’échapper à ses responsabilités, à plus forte raison dans le cas de Français affichant la fierté de porter le même uniforme.
Si l’on retient un instant la théorie faisant de Leclerc le commanditaire de cette exécution, on ne peut davantage exclure chez lui le souci de faire disparaître ces "collabos" qui donnaient une bien médiocre image de la France, aux antipodes des attentes de De Gaulle. Un retour en métropole de ces douze "anomalies" historiques, à savoir des Français qui ont été jusqu’à revêtir un uniforme exécré, aurait généré un inévitable procès qui n’aurait pas nécessairement contribué à apaiser la mémoire de l’Occupation. Hypothèse, là encore, qui est à rapprocher de la curieuse absence de procès "mémoriel" à l’encontre de la L.V.F. mentionnée ci-dessus, mais il est à craindre que, sur un tel dossier, l’historien en soit réduit à des interprétations.
Une grille de lecture inadéquate
Ces explications ne sauraient valoir excuse à l’inexcusable (le meurtre de prisonniers désarmés), bien au contraire. Malheureusement, MM. Lefèvre et Pigoreau restent prisonniers d’une grille de lecture totalement inadéquate de l’affaire, celle de la "guerre civile", ce combat fratricide qui "autorise" toutes les exactions. Les deux auteurs ne développent pas ce concept et le tiennent pour acquis s’agissant de la période et du cas français, alors qu’un effort de définition et d’analyse s’imposait.
Ce terme de "guerre civile", comme l’a démontré Olivier Wievorka, est en effet fort discutable lorsqu’il est question d’évoquer les "années noires" de 1940 à 1945, dans la mesure, notamment, où aucun des éléments constitutifs de la notion (puissance des effectifs mobilisés, violence des affrontements, etc.) n’est ici réuni, à la différence notable de la Grèce à la même période - voir Olivier Wievorka, "Guerre civile à la française ? Le cas des années sombres (1940-1945)", Vingtième Siècle, 2005/1, n°85, p. 5-19. Mais il est vrai que ce choix sémantique, opéré par les auteurs de Bad Reichenhall, n’est pas sans contribuer à mettre sur le même plan, volontairement ou non, la France Libre et la Collaboration, cette dernière ayant eu le malheur, pour elle, de faire partie des vaincus. De cette manière, l’hypothétique directive de Leclerc, qui pourrait se rapprocher de la justice expéditive, n’est ici perçue que comme un geste puéril, ce qui est un peu court.
Qui plus est, estiment MM. Lefèvre et Pigoreau en conclusion de leur étude, l’exécution des Waffen S.S. français ne saurait être comparée à celle des gardiens du camp de Dachau par les G.I.s (récemment mise en scène par Martin Scorsese dans Shutter Island), laquelle peut se "comprendre". Les volontaires français sous l’uniforme allemand n’étaient pas, nous précisent-ils, des bourreaux de l’univers concentrationnaire, "mais des hommes qui, souvent par idéalisme, avaient fait le choix de combattre à l’Est, avec l’assurance que jamais, ils n’auraient à porter les armes contre d’autres Français" (p. 287). Messieurs, il faut choisir : vous nous écriviez plus haut, certes sans vous y attarder, que ces mêmes "idéalistes" avaient été impliqués dans des massacres de civils à l’Est, et qu’ils ne voyaient pas d’un très bon oeil ces Anglo-Saxons qui bombardaient le brave peuple de France ! Il n’est point besoin non plus de revenir sur la véritable nature de cet "idéalisme" qui, on l’a vu, n’est autre qu’une forme de gangstérisme.
Cette vaine comparaison camoufle en fait un lapsus révélateur. Or donc, nous soutiennent MM. Lefèvre et Pigoreau, l’exécution sommaire de gardiens de camps de concentration peut se "comprendre", ce qui tend à indiquer que, selon eux, les G.I.s responsables pourraient bénéficier de circonstances atténuantes. Mais aller jusqu’au bout de cette logique reviendrait, pour ces deux auteurs, à réduire la portée criminelle de l’affaire de Bad Reichenhall, dans la mesure où les prisonniers exécutés par les soldats de la 2ème D.B. étaient membres d’une armée qui avait commis tant de crimes - pire encore, avaient même fait partie de la Waffen S.S., et, en définitive, avaient pris part à une "aventure" qui avait contribué à l’assassinat de plusieurs milliers de civils, et même à l’extermination des Juifs. Peut-être tient-on là une explication de la pudeur injustifiée, voire des omissions, de ces deux écrivains dans le rappel des atrocités perpétrées par ces collaborateurs en uniforme nazi, il est vrai peu compatibles avec le statut de martyr. A moins qu’il ne faille parler, purement et simplement, d’absence de rigueur.
En toute hypothèse, l’assertion litigieuse résume malheureusement ce livre, riche d’incohérences et d’omissions au service d’une vision complaisante des engagés militaires français dans l’armée du Reich, et noircissant à l’inverse autant que faire se peut les libérateurs. Puisque même la chronique des suites judiciaires de l’affaire, où les extrémistes de droite français et allemands jouent un rôle de tout premier plan, prend ici des allures d’Affaire Dreyfus (le titre du chapitre est d’ailleurs éloquent : Découvrir la vérité) ! L’instrumentalisation de l’exécution de Bad Reichenhall à des fins propagandistes méritait pourtant d’être analysée.
Ces lacunes sont telles qu’elles éclipsent les quelques points intéressants de cette étude. Tout d’abord, les auteurs démontrent qu’aucune cour martiale n’a jugé les prisonniers - ce qui pouvait toutefois se deviner aisément à partir de l’absence de trace écrite d’une telle procédure, ce sans qu’il soit besoin de consulter l’ouvrage de MM. Lefèvre et Pigoreau. Ensuite, ils établissent qu’aucun des prisonniers n’a survécu à l’affaire, dissipant la légende du "soldat épargné" - même si ladite légende reste très anecdotique. Enfin, ils admettent que l’accident aérien dont a été victime Leclerc en 1947 ne présente aucun lien avec ce dossier - cela dit, Jean-Christophe Notin avait déjà démontré que ce crash n’avait rien de criminel. Bref, ces passages sont les plus réussis du livre, mais il faut reconnaître que leur apport est historiquement limité.
Le mythe de la "cause perdue"
Un sujet aussi sensible méritait une étude dépassionnée et impartiale, ce qui n’est nullement le cas dans cet ouvrage, qui parait moins tenir de l’explication sereine d’un drame que du réquisitoire (sélectif et inexact) à l’encontre de Leclerc, et de la plaidoirie (tout aussi sélective et inexacte) au bénéfice des collaborateurs militaires français. Reste à s’interroger sur les raisons de cet échec. Si ce Bad Reichenhall paraît être le produit des aléas d’une mémoire encore mal assumée de cet épisode des années noires qu’est l’engagement de quelques Français dans l’armée allemande, une autre explication est de nature à compléter ce tableau.
Ce livre témoigne, en effet, de la persistance d’une théorie "historiographique" dite de la "cause perdue", finement analysée par Ronald M. Smelser et Edward J. Davies (II), The Myth of the Eastern Front. The Nazi-Soviet war in American popular culture, Cambridge University Press, 2008. Pour résumer ce concept (initialement réservé à la vision qu’avaient les mémorialistes sudistes de la Guerre de Sécession), la Wehrmacht, et même les Waffen S.S., sont dépeints sous les traits d’une armée ayant mené une guerre de professionnels en se tenant à distance des crimes nazis, et qui n’aurait finalement perdu la partie qu’à la suite des erreurs à répétition imputées à Adolf Hitler. Cette image aussi inexacte que tendancieuse, propagée par les généraux allemands après la guerre, et encouragée par les Américains dans le contexte de la Guerre Froide, ainsi que par divers écrivains tels que l’ancien fonctionnaire nazi Paul Schmidt (plus connu sous le nom de Paul Carell), a longtemps prospéré avant de faire l’objet d’une sérieuse remise en cause à la suite des recherches menées par les historiens allemands et américains - voir, outre Smelser et Davies, déjà cités, Wolfram Wette, Les crimes de la Wehrmacht, op. cit. et Wigbert Benz, Paul Carell. Ribbentrops Pressechef Paul Karl Schmidt vor und nach 1945, Wissenschaftlicher Verlag, 2005. Or, cette légende de la "cause perdue" rencontre encore plusieurs adeptes, bien présents sur Internet, et il semble qu’il faille y inclure les deux auteurs de Bad Reichenhall.
Le cas d’Eric Lefèvre, notamment, est éclairant, dans la mesure où il s’avère être l’ancien collaborateur, d’aucuns diront disciple, de feu Jean Mabire, écrivain lui-même spécialisé dans les récits d’aventures militaires. Il serait réducteur d’imputer à ce dernier un intérêt plus marqué pour les unités - d’élite ou non - de l’armée allemande d’une part, et des volontaires européens qui l’ont ralliée d’autre part, de la L.V.F. à la "Légion Wallonie", dans la mesure où Mabire s’intéressait bien plutôt à l’aventure militaire en elle-même, quels que soient ses protagonistes, comme en témoignent ses ouvrages sur le siège des légations européennes par les Boxers chinois en 1900 (L’été rouge de Pékin, Fayard, 1978 son meilleur travail) ou encore les parachutistes alliés en Normandie. Il n’en est pas moins vrai que ses - nombreux - livres intéressant l’armée allemande n’évoquaient pas, ou alors le mentionnaient avec réticence, le passif criminel des soldats du Reich, contribuant à les représenter sous les traits de professionnels virils, prisonniers de la malédiction nationale-socialiste, ce qui achève de faire de Mabire un indéniable propagateur de la "cause perdue". En ce sens, Eric Lefèvre parait s’inscrire dans la continuité de cette tendance, qui produit certes des ouvrages au style enlevé, quelque peu romanesques, mais inutilisables du point de vue scientifique. Même constat pour Olivier Pigoreau, au regard de ses quelques productions écrites, aussi bien sur papier que sur Internet.
Par ces motifs, il y avait lieu de s’attendre à une vision aussi aussi "incomplète" de l’armée allemande, c’est à dire n’évoquant guère, voire pas du tout, ses propres atrocités. Ce d’autant qu’aux erreurs et omissions évoquées ci-dessus, il convient d’ajouter deux exemples parfaitement significatifs de cette démarche.
Tout d’abord, alors que Leclerc nous est décrit comme exécutant des prisonniers de guerre par caprice, MM. Lefèvre et Pigoreau prennent soin de préciser que le Feldmarschall Rommel n’a pas agi avec la même "légèreté", vis-à-vis des légionnaires austro-allemands antinazis capturés en 1942 par l’Afrikakorps à Bir Hakeim. De quoi déduire que Rommel était infiniment plus chevaleresque que notre Leclerc national ? C’est pourtant ce même Rommel qui fera abattre, le 17 mai 1940, un officier prisonnier de guerre, le lieutenant-colonel Savare (il décrira même l’incident dans ses carnets ! voir également Benoît Lemay, Erwin Rommel, Perrin, 2009, p. 77). Et il pèse de lourds soupçons sur la 7. Panzer-Division de ce même Rommel dans la responsabilité du massacre de prisonniers français et sénégalais à Hangest-sur-Somme en juin 1940 (Raffael Scheck, Hitler’s African victims. The German Army massacres of Black French soldiers, Cambridge University Press, 2006, p. 26, et trad. française, Une saison noire. Le massacre des tirailleurs sénégalais. Mai-juin 1940, Tallandier, 2007, p. 44 - livre chroniqué sur le site de l’Histobibliothèque). Ces faits, incompatibles avec la rhétorique de la "cause perdue", n’ont pas été portés à la connaissance du lecteur par les auteurs de Bad Reichenhall.
Deuxième exemple. Page 248, les auteurs s’attardent sur des profanations de monuments aux morts de la Waffen S.S. en Allemagne, avant d’évoquer la Crète, envahie par les parachutistes allemands en mai 1941, et "où le mémorial rappelant le sacrifice des paras tués lors de l’opération Merkur a été dégradé et quelques très dignes vétérans venus fleurir les tombes de leurs frères d’armes couverts d’insultes et de peinture par des militants d’extrême gauche grecs et allemands." L’affirmation, dépourvue de toute référence, garde le silence sur les massacres perpétrés en Crète par l’occupant allemand, qui ont pourtant lourdement pesé sur la mémoire locale. En juin 1941, excédé par la résistance des Crétois à l’invasion, le commandant des paras allemands, le Generaloberst Kurt Student, avait mis en oeuvre des représailles massives dignes d’Oradour sur Glane - voir notamment Mark Mazower, Inside Hitler’s Greece. The Experience of Occupation, 1941-44, Yale University Press, 2001, p. 173 ; trad. française, Dans la Grèce d’Hitler, Les Belles Lettres, 2002, p. 188-189. Le 2 juin 1941, la population masculine du village de Kondomari sera passée par les armes par les parachutistes nazis (le massacre a d’ailleurs été photographié par les bourreaux : exemple 1, exemple 2). Le lendemain, les paras allemands raseront le village de Kandanos, abattant 180 habitants. Ces actes de barbarie annonçaient une longue série de meurtres collectifs organisés par les Allemands pour s’assurer du maintien de l’ordre dans cette île conquise par la force. Un tel traumatisme pourrait expliquer les petits désagréments subis par les "quelques très dignes vétérans venus fleurir les tombes de leurs frères d’armes"...
Cette resucée du mythe de la "cause perdue" est intéressante dans la mesure où elle inclut dans cette rhétorique l’engagement des volontaires français dans l’armée allemande, comme on a pu le voir. Même vision romantique de ces soldats, partis combattre le communisme, avec une nette préférence pour la participation des Waffen S.S. français aux dernières batailles du printemps 1945, jusqu’à Berlin. Même omission, ou relativisation, de leurs atrocités, et des composantes les moins séduisantes de leur idéologie (antisémitisme). Et, in fine, même victimisation de ces combattants (que l’on présente parfois comme trahis par Hitler, assimilé au mauvais génie de l’Allemagne et responsable de sa défaite), ce dans quoi s’intègre l’affreux fait-divers de Bad Reichenhall.
La conception dépassée de la "cause perdue" révèle ainsi quel a pu être le schéma analytique de ce livre bâclé et inutilisable, et en éclaire les innombrables errements et omissions. Dès lors qu’une lecture critique de Bad Reichenhall amène à conclure que cet ouvrage ne saurait mériter le qualificatif de livre d’Histoire, une autre conclusion se dégage. Ce Bad Reichenhall, en effet, est plutôt le symptôme aussi bien que le vecteur d’une "guerre des mémoires". Dépourvu de toute vertu explicative, il illustre les hontes d’un passé et les ambiguïtés d’une mémoire qui n’ont pas suffisamment intéressé ceux qui étaient pourtant le mieux à même de nous en livrer les clefs, à savoir les historiens. Or, comme l’écrivait Benjamin Stora ("La France et ses guerres de mémoires", op. cit., p. 12-13), "le travail historique aide à sortir de ce dilemme entre trop-plein et absence de mémoires. L’historien qui cherche à expliquer l’événement n’est pas un juge imposant un verdict définitif à la place de la société. Il maintient ouverte la porte des controverses de son époque pour sortir de la rumination du passé et des blessures mémorielles." Il faudra bien, un jour, que Bad Reichenhall sorte des guerres de mémoires pour appartenir - enfin - à l’Histoire.