| www.histobiblio.com souhaite la bienvenue à tous nos visiteurs. | Suivre la vie du site  RSS

Fusillés

Enquête sur les crimes de la justice militaire

Jean-Yves Le Naour

1.700.000 soldats français ont été tués au cours de la Grande Guerre. Dans ce nombre, 600 ont été victimes de balles françaises, c’est-à-dire ont été fusillés. Fait marquant, les deux tiers d’entre eux l’ont été au cours de la première année du conflit, le premier à inaugurer cette sinistre liste n’étant autre que l’officier Frédéric Wolff, commandant du 36ème bataillon d’infanterie coloniale, qui a eu le tort d’avoir connu un bref moment de défaillance, envisageant de se rendre avec ses hommes alors que l’artillerie allemande pilonnait ses positions, et sera exécuté à ce titre le 1er septembre 1914. Autre élément à souligner d’emblée, une trentaine de ces exécutés a subi ce funeste sort au titre des mutineries de 1917. Bref, et comme l’indique l’historien Jean-Yves Le Naour, il n’est pas question de mêler ici deux questions bien spécifiques, à savoir celle des mutineries et celle intéressant la « justice » militaire française. L’ouvrage de cet auteur traite bel et bien de ce second thème, dans toute son horreur. Car, fidèle en cela à sa démarche pédagogique, M. Le Naour aborde cette problématique sensible aussi bien par l’étude de fond que par l’anecdote.

On se souvient du mot de Clemenceau : « La justice militaire est à la Justice ce que la musique militaire est à la musique ». La boutade, pour pertinente qu’elle soit, reste encore bien trop légère pour témoigner des abus presque incroyables qu’ont généré les conseils de guerre français au cours du conflit. Les généraux, multipliant les erreurs militaires à l’origine de bien des bains de sang, n’ont, par endroit, rien trouvé de mieux, pour maintenir la cohésion de la troupe, que de procéder à des condamnations arbitraires et des exécutions « pour l’exemple ». La moindre défaillance, le moindre malentendu, pouvait valoir à l’infortuné soldat une procédure judiciaire s’achevant au poteau d’exécution. Ladite procédure, au demeurant, déjà attentatoire en théorie aux droits de la défense, s’est révélée, très souvent, des plus expéditives, l’acte d’accusation étant bâclé, les preuves du contraire écartées. L’on a même vu un soldat déféré être défendu, non par un avocat, mais par son aumônier, lequel s’en est remis à Dieu…

Jean-Yves Le Naour nous livre ainsi une cinquantaine de cas d’erreurs judiciaires ahurissantes, qui se sont heurtées, par la suite, à de considérables difficultés pour bénéficier d’une mesure de révision et de réhabilitation, dont la tristement célèbre affaire du « pantalon », qui vaudra au fantassin Lucien Bersot, refusant de porter un pantalon souillé de sang et de matières fécales, d’être passé par les armes pour acte de… désobéissance, dossier qui fera l’objet d’une adaptation télévisée réalisée par Yves Boisset. Ou encore Eugène Bouret, artilleur totalement sonné par l’explosion d’un obus allemand devant son obusier, errant ensuite à l’arrière du front alors qu’il est encore sous le choc, et fusillé pour… désertion (ce dossier ayant déjà fait l’objet d’une remarquable étude composée par Didier Callabre et Gilles Vauclair, Le Fusillé innocent. La réhabilitation de l’artilleur Eugène Bouret, Autrement, 2008). Impossible d’accumuler ici les exemples, si édifiants que l’indignation qu’ils suscitent peine, bien après lecture, à se dissiper. L’on connaîtra, par la même occasion, les cas qui inspireront le film de Stanley Kubrick, Les sentiers de la gloire, hélas bien trop pertinent dans sa dénonciation de la justice militaire, ce qui l’empêchera longtemps d’être diffusé en France.

Avant de passer à l’examen de cette cinquantaine d’affaires, Jean-Yves Le Naour nous ramène au contexte des débats entourant alors la justice militaire française. La question a en effet tout pour diviser les Français. D’un côté, comment légitimer une justice spéciale, ne remplissant aucune des conditions d’indépendance et d’impartialité requises, et dont l’affaire Dreyfus a démontré le caractère profondément erratique et absurde ? De l’autre, répliquent les défenseurs du système des conseils de guerre, ne faut-il pas s’affranchir des pesanteurs de la procédure judiciaire de droit commun, dans l’hypothèse d’une guerre où la survie de la patrie est en jeu ?

Alors que le conflit s’éternise, les premiers abus finissent par être évoqués dans la presse et au Parlement. La gêne est considérable, dans la mesure où ces affaires entachent la réputation libérale de la France. Les conseils de guerre ont en effet révélé le profond mépris de la caste des officiers pour la démocratie et leurs propres hommes. Ce débat, qui transcende les clivages, persiste après la guerre, compte tenu du puissant mouvement populaire tendant à la réhabilitation de nombre de fusillés « par erreur », les plus extrémistes exigeant même une réhabilitation de tous les fusillés, assimilés à des victimes des « bouchers galonnés ». Car, outre de réviser les dossiers des exécutés, les protestataires cherchent également à faire condamner les bourreaux, ce qui sera peine perdue. Il en aura toutefois fallu, du courage, aux familles des exécutés, pour oser porter l’affaire devant la justice et l’opinion publique, alors que la douleur et la honte n’inclinaient pas à de telles démarches. En définitive, après des années de débats houleux dans les années vingt, on optera pour le compromis. Une Cour spéciale chargée d’examiner les requêtes en révision (sous réserve qu’elles aient été déposées dans les dix ans suivant l’armistice…) verra le jour au début des années trente, procédant à plusieurs réhabilitations officielles. Un peu tard, car l’opinion publique voit son attention attirée par les conflits sociaux et – surtout – la perspective d’une nouvelle guerre mondiale…

L’ouvrage de Jean-Yves Le Naour, adoptant comme toujours une narration dynamique, ne se revendique pas comme une machine de guerre lancée contre l’armée, même s’il ne parvient pas toujours à dissimuler son propre dégoût devant de tels scandales – et on le comprend pleinement. Au contraire, il s’inscrit dans une problématique plus large, celle de l’intégration de l’ensemble des soldats fusillés dans notre mémoire nationale, dans la mesure où notre vision du Poilu est progressivement passée du statut de héros tenace à celui de victime torturée. Le cas particulier des fusillés par erreur a beau avoir été traité dans l’entre-deux-guerres, il a continué à hanter notre imaginaire, comme en témoigne le sort fait au film de Stanley Kubrick, comme en témoigne également le film, plus récent, de Jean-Pierre Jeunet, inspiré du roman de Sébastien Japrisot, Un long dimanche de fiançailles. Mais l’enjeu historiographique et mémoriel des mutins, ou de ceux qui n’ont pas bénéficié d’une réhabilitation officielle, reste encore entier. C’est, par delà son indéniable valeur historique – et civique –, l’autre mérite de ce livre que d’essayer de rouvrir le débat sur cette guerre qui, décidément, « n’en finit pas ».

Nicolas Bernard

- Pas de vente par correspondance, commander cet ouvrage sur Amazon.fr

***

Entretien avec l’auteur - mercredi 12 mai 2010

Histobiblio.com - M. Le Naour, vous avez publié, depuis quelques années, plusieurs travaux sur la « Grande Guerre ». D’où vous est venu cet intérêt pour cette période ?

Monsieur Jean-Yves Le Naour (J.Y.L.N.) - Je pourrais vous faire une explication pensée et convaincante, vous dire que j’ai grandi dans la région du champ de bataille de la Marne, que certaines lectures comme Invasion 14 de Maxence Van der Mersch que j’ai lu à 14 ans m’ont marquées, mais l’honnêteté m’oblige à confesser que je ne sais pas expliquer l’origine de cet intérêt. Etudiant à la Sorbonne, j’étais plutôt passionné par la Révolution française… mais après tout ce sont les deux événements fondateurs de l’époque contemporaine. L’un a fait naître le XIXe siècle, et l’autre le XXe.

Histobiblio.com - La plupart de vos écrits s’ouvrent sur une anecdote significative. La « petite » Histoire peut-elle illustrer la « grande » ?

J.Y.L.N. - Pars pro toto, comme disent les latinistes : la partie qui éclaire le tout. En effet, plutôt que de longues démonstrations, j’aime partir d’un fait, d’une histoire en apparence anodine qui nous permet finalement d’approcher la façon dont on a pu comprendre la guerre.

Histobiblio.com - Pour revenir au livre Fusillés, en quoi l’objet historique des « exécutés » doit-il être distingué de celui des « mutins » ?

J.Y.L.N. - Vous avez raison de faire la distinction. Trop souvent, en effet, on confond fusillés et mutins. Or, il y a eu 600 fusillés environ en 14-18, dont les deux tiers d’août 1914 à décembre 1915, et les mutins de 1917 entrent dans la catégorie des fusillés pour une trentaine de cas. On peut être condamné à mort par un conseil de guerre pour s’être endormi à son poste de guet, pour désertion, mutilation volontaire, voies de fait sur son supérieur… il n’y a pas que le refus politique, conscient et affirmé de la guerre. Au contraire.

Histobiblio.com - N’est-il pas paradoxal qu’il existe dans la France de la IIIème République, réputée être un Etat de droit, qu’il ait alors existé une justice militaire, davantage sensible à la notion de subordination hiérarchique que ne peut l’être la justice « ordinaire », censée être indépendante ?

J.Y.L.N. - Bien sûr que c’est paradoxal, ou plutôt scandaleux. En tant que démocrate, je ne peux pas vous dire autre chose que ce qu’affirmaient les républicains avancés façon Anatole France à la Belle Epoque : il ne peut y avoir deux justices dans un tat de droit, oui plutôt une justice et sa caricature. La justice militaire n’est-elle pas à la justice ce que la musique militaire est à la musique, selon le trait spirituel de Clemenceau ? Et pourtant il faudra attendre 1982 et la réforme de Robert Badinter pour que les conseils de guerre soient supprimés.

Histobiblio.com - Il ressort également de votre ouvrage que la justice militaire, pourtant discréditée par l’Affaire Dreyfus, et constamment attaquée depuis, est comme « réhabilitée » dans le contexte de l’invasion allemande, du moins par le Haut-Commandement. Est-ce lié à une inquiétude des officiers dans cette atmosphère de crise, ou à l’effacement de l’autorité républicaine devant le pouvoir militaire ?

J.Y.L.N. - Les deux, mon général ! D’une part les officiers sont persuadés, au départ, qu’il faut être dur et sévère pour tenir les hommes et garantir la discipline, d’autre part le gouvernement cède tout ce que le haut-commandement lui réclame : on lui abandonne l’appel en août 1914, trop long pour l’armée qui veut punir vite pour que l’exemple serve à la troupe, on suspend la grâce présidentielle le 1er septembre pour les mêmes raisons et, le 6 septembre, on autorise l’armée à former des cours martiales qui jugeront sans instruction ni témoins. Les droits de la défense n’étaient pas vraiment garantis ! C’est de la conjonction de ces deux mouvements, la peur du haut-commandement et le recul du contrôle civil sur l’armée que vient le drame des fusillés.

Histobiblio.com - La majorité des exécutions intervient en 1914-1915, et de manière souvent arbitraire. N’est-il pas pourtant étonnant que, dans le cadre de l’Union sacrée, des contestations de ces pratiques aient été formulées dès cette époque, y compris même au Parlement ?

J.Y.L.N. - Non, ce n’est pas étonnant car la France est une démocratie parlementaire et la Chambre, qui a abandonné tout contrôle sur le haut-commandement à l’heure de l’invasion, s’est décidée naturellement à reprendre son rôle en 1915, une fois le front stabilisé. Le scandale de la révélation de quelques erreurs judiciaires sur le front (les arrêts de la cour de cassation sont reproduis dans le Journal officiel) pousse aussi les députés à supprimer les cours martiales en octobre 1915, et cela à l’unanimité. Vous voyez, ce n’est pas une question de parti, mais une question de droit, d’autorité. Avec le retour de l’encadrement civil, le nombre d’exécutions diminue radicalement : 400 fusillés en 1914-15, 200 pour les années 1916-18.

Histobiblio.com - Comment les soldats vivent-ils cette présence de la justice militaire ? Peut-on parler de « patriotisme sous la contrainte » ?

J.Y.L.N. - Les exemples qui ont lieu devant les régiments rassemblés visent à faire un exemple, à édifier, à impressionner, à avertir… et donc à redonner du courage et de l’énergie, à reprendre en main une troupe au mauvais esprit, trop fatiguée ou à la détermination émoussée. Mais c’est généralement tout le contraire qui se produit. Tous les témoignages ou presque parlent de soldats écœurés, qui pleurent et qui parfois conspuent les officiers – « Assassin ! » - qui rompent les rangs… Même quand l’exécution est jugée méritée, les hommes parlent d’une cérémonie pénible, et en sortent démoralisés… Voilà où menaient les théories sur la nécessité de la sévérité pour le maintien de la discipline. Pourtant, si 8 millions d’hommes ont tenu quatre ans les tranchées, croyez-vous que ce soit grâce à 600 exemples distribués à coups de fusil ? Croire les hommes terrorisés est une erreur tout comme, à l’époque, c’était une erreur de croire qu’il fallait les terroriser pour qu’ils tiennent.

Histobiblio.com - Les autres armées (notamment britannique et allemande) connaissent-elles de semblables errements judiciaires ?

J.Y.L.N. - Il y a des délits, des crimes et de l’indiscipline dans toutes les armées mais les réponses apportées ont été différentes d’un pays à l’autre : l’Australie, par exemple, a refusé la peine de mort parce que ses soldats étaient tous des engagés volontaires et l’on estimait que l’on n’avait pas le droit de fusiller un homme qui s’était porté volontaire à l’appel du pays. Mais l’armée britannique n’a pas hésité, elle, a fusiller 350 de ses hommes environ ; les Italiens ont été les plus sévères avec 700 exécutés (officiellement). En revanche, les Allemands n’avancent qu’une cinquantaine de fusillés. Il faut toutefois rendre ce chiffre avec des réserves car les archives ont été détruites dans les bombardements de la Seconde Guerre mondiale et l’on doit se contenter d’estimations présentées dans des travaux de l’entre-deux-guerres et que l’on ne peut vérifier.

Histobiblio.com - La révision des nombreuses erreurs de la justice militaire n’intervient pas, après la guerre, sans de considérables difficultés, mais finit par s’imposer au bout de plusieurs années. En revanche, il ne semble pas avoir été question, ni au Parlement, ni au sein de l’armée, de lancer des poursuites à l’encontre des responsables de ces dérives. Pourquoi une telle mansuétude ?

J.Y.L.N. - Détrompez-vous. Les communistes ont demandé des poursuites ainsi que des associations d’anciens combattants… mais l’on n’a pas voulu affaiblir l’armée, diviser le pays en rouvrant ces tristes dossiers. Il y avait l’unanimité à la Chambre pour voter la réhabilitation des fusillés innocents, mais on ne voulait pas aller plus loin. En fait, des poursuites ont été engagées tout de même contre un officier dont le mensonge avait coûté la vie à plusieurs de ses soldats. C’était un lieutenant, (on n’allait tout de même pas inquiéter un général !) et il a été acquitté en conseil de guerre en 1921. Des sanctions discrètes ont été prises contre des généraux dénoncés par la presse et l’opinion, des mises à la retraite d’office mais pas plus. La ligne officielle c’est un peu : « C’était la guerre, il y a eu des erreurs, c’est horrible… réparons-les dans la mesure du possible et oublions-les ».

Histobiblio.com - La justice militaire sort-elle de nouveau discréditée de la « Grande Guerre » ? Pourquoi est-elle finalement maintenue en place ?

J.Y.L.N. - Après l’affaire Dreyfus, les républicains promettaient de « raser la justice militaire », mais ils ont trop tardé et la guerre est venue. Après la guerre, la campagne contre les conseils de guerre reprend mais ce n’est plus un combat droite/gauche comme à la Belle Epoque puisque la droite, au pouvoir de 1919 à 1924, prend elle-même l’initiative de réformer les conseils de guerre et de donner plus de garanties à la défense. Cette réforme a permis de « sauver » la justice militaire qui avait pourtant failli de 14 à 18. Mieux valait lâcher un peu de lest pour sauver l’essentiel.

Histobiblio.com - Les dossiers que vous présentez au lecteur sont édifiants. On devine parfois votre indignation. Travailler sur cet ouvrage a-t-il représenté une difficulté morale particulière ?

J.Y.L.N. - C’est tout simplement l’ouvrage le plus éprouvant que j’aie jamais écrit. Quand on dépouille les dossiers d’archives et qu’on est confronté au désespoir et à la rage d’innocents condamnés à tort, quand on découvre la douleur et la détermination des familles qui vont se battre parfois vingt ans en justice pour les réhabiliter, il est difficile de garder un regard froid, sec et supérieur. Pour être historien, on n’en est pas moins homme et le spectacle de l’injustice vous bouleverse. Toutes ces histoires m’ont pris aux tripes, j’en demeure écœuré.

Titre : Fusillés. Enquête sur les crimes de la justice militaire
Auteur : Jean-Yves Le Naour
Editeur : Larousse
Nombre de pages : 332
Publication : janvier 2010
Prix : 20 €
ISBN : 978-2035850485

Histobiblio.com - la bibliothèque de l'Histoire est un site proposé par l'association Historialis

Responsables légaux : Matthieu Boisdron, Renaud Meunier, Nicolas Pavillon

Suivre la vie du site RSS | Plan du site | Refonte par h3w.fr - services internet de proximité à prix libre