Il semble que l’époque se prête à un retour aux diverses formes de contestation. Le cinéma se penche sur Mesrine et la Bande à Baader. La mémoire de la Grande Guerre évoque immanquablement les mutineries et les soldats fusillés, dans une confusion qui se dispense d’une étude serrée du contexte du conflit. Le quarantième anniversaire de Mai 68 a accouché de nombreux ouvrages commémoratifs. Bref, le héros du jour semble opposé à l’autorité. De Robin des Bois à Mandrin, de Zorro au héros de V for Vendetta, le rebelle attire et fascine. Il traduit l’existence d’une autre réalité que celle de l’appareil légal et des vérités officielles. Par ailleurs, les discours politiques sur l’insécurité ambiante ont alimenté de trop nombreuses polémiques pour être dépourvus d’intérêt. En d’autres termes, l’antithèse de l’ordre et de la légalité pourrait dès lors en révéler beaucoup sur nos sociétés, leurs malaises et leurs aspirations.
En ce sens, le livre de Jean Nicolas, consacré aux phénomènes disparates de la « rébellion française » sous l’Ancien Régime, de la prise du pouvoir par Louis XIV à la chute de la Bastille, constitue un apport de taille à notre compréhension des ressorts de la société pré-révolutionnaire... et de la nôtre. Cette étude massive, fruit d’une recherche archivistique démesurée, et tirant profit de plusieurs monographies locales, analyse plus d’un siècle d’attitudes contestataires à l’autorité sur l’ensemble du territoire français. Grâce à Jean Nicolas, se dessine une « autre France », celle de l’opposition à l’autorité, et sous des formes et une amplitude variant selon les régions, le climat, l’opinion religieuse, et même l’âge.
Cette enquête permet de déterminer des pôles de cristallisation de la rébellion, en particulier autour de l’impôt, indirect ou direct (la taille). La fraude est une réalité de l’Ancien Régime aussi établie que la monarchie absolue. Les attitudes contestataires s’étendent à tous les échelons de la société, et il n’est pas rare de voir le clergé et les magistrats locaux faire preuve de clémence, voire de soutien, aux oppositions locales, par souci d’atténuer le poids de la centralisation administrative. Se constate également, au moins au XVIIIème siècle, un affaiblissement du rôle stabilisateur du fief seigneurial. Par ailleurs, les caprices du climat peuvent alimenter de véritables insurrections de la faim, dans des contextes de disette - en particulier sous le règne de Louis XIV. Autre source de conflit : le monde des artisans et des ouvriers, qui peine à supporter le carcan du corporatisme. En d’autres termes, la rébellion française découle d’abord d’impératifs matériels, liés aux conditions de vie quotidienne et de travail, alors que le pouvoir et les privilégiés rechignent à s’adapter.
Mais, souligne Jean Nicolas, cette motivation serait réductrice. Le XVIIIème siècle témoigne en effet de la prolifération de revendications fondées sur l’idée de justice - judiciaire et sociale. L’arbitraire royal, les exactions de la police, les conditions de vie des détenus, mais aussi les inégalités sociales, suscitent une indignation croissante. L’antagonisme catholicisme-protestantisme génère également de nombreux désordres. Quant aux réactions répressives, elles aboutissent à un surcroît d’exaspération - conservatrice ou non - dont la jeunesse se fait l’écho.
Bref, 1789 ne saurait constituer un coup de tonnerre dans un ciel bleu. Le Siècle des Lumières a bel et bien favorisé, ou recyclé, des mouvements contestataires, mais il serait erroné d’en déduire que ces impulsions sont venues du haut : au contraire, révèle cet ouvrage, l’environnement social a facilité l’éclosion et la diffusion des idées libérales. La rébellion française sous l’Ancien Régime semble avoir préparé le terrain à la mise en doctrine de ce que seront les préceptes de la Révolution française. La pratique a précédé la théorie.
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