17 avril 1975. Hitler est mort voici presque trente ans, et cette date marque pourtant le début d’un autre bain de sang, non point en Europe cette fois, mais en Asie du Sud-Est, au Cambodge. Rebaptisé « Kampuchéa démocratique », le pays vient de tomber aux mains de l’armée communiste des Khmers rouges, dirigée par un certain Pol Pot. Désormais, la nuit s’abat sur le Cambodge, remis au pas par ses nouveaux maîtres, qui nourrissent le dessein fou de remodeler la population à leur guise, de manière à réaliser au plus vite leur conception de « l’avenir radieux ». Ce qui en pratique se traduit par une hostilité sans fard à la modernité, aux villes, aux intellectuels. La première est conspuée, les secondes sont évacuées, les derniers sont éliminés.
Un peuple entier perd ainsi ses repères, son intelligentsia, et se retrouve littéralement déporté dans les rizières. Cette véritable catastrophe, sur laquelle les Etats-Unis vont fermer les yeux au nom d’impératifs politiciens (les Khmers rouges ne sont-ils pas les ennemis des Vietnamiens, aussi bien sur un plan nationaliste qu’idéologique ?), causera la mort de centaines de milliers de personnes. Génocide ou crime contre l’humanité, les mots ont certes leur importance, mais trente ans plus tard, l’horreur ne s’est toujours pas dissipée.
Curieusement, il s’avère que la Justice internationale a fini par faire valoir son existence dans cette affaire. Des dossiers ont pu être instruits, notamment contre le responsable du centre de détention S-21, le plus meurtrier des centres de torture du régime. Mais de nombreuses difficultés se posent. Le pays, tout d’abord, a été saigné à blanc, par « l’expérience » khmer d’abord, par l’invasion vietnamienne de 1979 ensuite. La psychose, dans ces conditions, est une réalité aussi durable que le palais d’Angkor. Les témoins ne sont guère enclins à s’exprimer, soit par peur, soit par volonté de ne pas revenir sur leurs souffrances passées. Par ailleurs, les puissances occidentales n’ont guère intérêt à voir ressortir certains cadavres - fussent-ils des millions - des placards, ayant soutenu, au moins passivement, les responsables de ces atrocités par calcul diplomatique autant que par courte vue. Bref, le procès des Khmers rouges ne se déroule pas dans une ambiance des plus sereines.
Il n’en a pas moins eu des résultats intéressants, et notamment, à l’instar - quoique dans une moindre mesure - du procès de Nuremberg, permis de mettre en lumière de nombreux faits méconnus. C’est pourquoi l’ouvrage de Francis Deron, correspondant en Asie du Sud-Est ayant consacré des années de travail aux crimes de Pol Pot et ses séides, se révèle plus qu’utile, nous détaillant en effet avec l’aide de ces instructions judiciaires l’instauration, l’apogée et la chute d’un régime totalitaire. Si l’on peut parfois regretter que la structure de l’ouvrage n’éclaircisse pas toujours le propos, alternant flash-backs et retours au présent, il n’en demeure pas moins une vibrante dénonciation d’un crime de masse, documenté et essentiel.
L’auteur s’attache tout d’abord à partir d’un cas emblématique, celui du chef du centre de détention S-21, avant d’exposer l’histoire d’une prise du pouvoir et de la commission d’assassinats de masse, puis de brosser le portrait des « têtes d’affiche » du gang, avant de fustiger l’attitude de la communauté internationale au cours de ces années de sang. Le livre permet surtout de réaliser, plus que jamais, que le Cambodge demeure encore malade de son histoire, et qu’il ne se remettra pas de sitôt de cette tragédie. Les procès constitueront-ils une thérapie efficace ? La question, posée par Francis Deron, reste posée.
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